EXPLORER · une carte, et ce qu'elle oblige à penser
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La carte qui suit le regard

Une projection du monde à surfaces exactes, juste là où l'on regarde — comment nous l'avons faite, ce qu'elle doit, ce qu'elle a en propre, et la question qu'elle pose : où est le sens ?

Boris Foucaud — Lorient, 21 septembre 2026 · Calculs, Claude Fable 5.1 (Anthropic)
PRISME — Programme de Recherche sur les Isomorphismes de la Sémiosis et les Modes d'Émergence Deux entrées traversent un prisme, l'onde oscille entre deux états puis se pose sur un troisième : le tiers.
« Ceci n'est pas une pipe. » — René Magritte, La Trahison des images, 1929
Statut : texte de posture. Les pièces valent pour la carte, qui est un objet à part entière et que cette page décrit pour elle-même. Pour le sémion, elle n'est qu'une maquette : elle ne prouve rien, elle donne à voir.

La question

Une carte du monde n'est pas le monde. Sur un écran, elle n'est même pas des atomes de papier. Elle ne signifie rien par elle-même. Et pourtant on y reconnaît les continents en un clin d'œil, et des millions de gens qui n'ont jamais vu la Terre croient savoir à quoi elle ressemble parce qu'ils ont vu Mercator.

Alors où est le sens ? Pas dans le territoire, qui n'offre aucun choix. Pas dans la carte, qui est sans exister. S'il est dans celui qui regarde, comment se fait-il que deux regards tombent d'accord, et qu'un auteur puisse conduire un lecteur exactement là où il veut ? Et si le sens n'est que dans un je, que mesure-t-on quand on prétend le mesurer ?

C'est la question de PRISME. Pour la rendre manipulable, nous avons fabriqué une carte. Cette page la présente d'abord pour ce qu'elle est, une projection du monde qui a sa valeur propre, puis pour ce qu'elle oblige à penser.

Premier acte · l'objet

Une carte du monde qui se recale sur votre regard

Aucune carte plane ne peut être juste partout : Gauss l'a démontré en 1827. Il faut choisir ce qu'on sacrifie. Mercator a gardé les caps et sacrifié les surfaces, et son Groenland pèse autant que l'Afrique, qui est quatorze fois plus grande. La nôtre fait un autre choix, et le dit : toutes les surfaces sont exactes, partout ; les formes et le nord ne sont justes que là où vous regardez. Comme vous pouvez regarder ailleurs, la carte se recalcule, et ce qui était déformé en marge devient juste au centre.

Le monde, vu depuis
N
  • La croix est votre regard. À cet endroit, les formes sont justes et le nord est en haut. Plus on s’en éloigne, plus les terres s’étirent et pivotent.
  • Les cercles sont d’autres points de vue. Touchez-en un : la carte se recalcule pour lui, avec d’autres trous, et pivote pour remettre le nord en haut.
  • Le pointillé est la couture. C’est le bord des deux trous percés dans l’océan. Il recolle deux rivages qui ne se touchent pas sur la Terre.
  • Le hachuré est hors carte. Au-delà des pointillés, ce sont les deux trous. Sur les côtés, la feuille se refermerait sur elle-même : nous n’en montrons qu’un exemplaire, pour qu’aucune terre n’apparaisse deux fois.
La fabrique

Comment nous l'avons faite, en six gestes

L'idée de départ tenait en une boutade : sacrifier les océans, qui ne servent à rien sur une carte des terres, et rectifier les continents « sur un espace de Riemann en tore.» Voici le chemin, avec à chaque étape l'image de ce que devient le monde. L'exemple suivi est la vue centrée sur l'Europe.

Planisphère ordinaire avec deux disques magenta dans le Pacifique est et au sud de l'Australie, et une croix sur l'Europe

Chercher le vide

Nous partons du planisphère le plus ordinaire et nous calculons, pour chaque point de mer, sa distance à la côte la plus proche. Les plus grands disques sans terre sont les endroits où l'on peut percer sans rien abîmer.

Contrôle de la méthode : le plus grand vide retombe sur le point Nemo, le lieu le plus éloigné de toute terre, à 49,5° S, 121,5° O, avec 2 654 km de rayon.

Percer deux trous, pas un

Une sphère percée d'un seul trou s'ouvre en disque, comme une peau d'orange. Percée de deux trous, elle devient un tuyau : les bords des trous sont ses deux bouts. Et un tuyau dont on recolle les deux bouts est un tore, la forme d'une chambre à air. Les cercles magenta suivent les mêmes bords d'une image à l'autre.

Globe vu côté Pacifique, percé de deux disques magenta
La sphère percée
Le monde enroulé sur un tuyau vertical, un cercle magenta à chaque bout
Le tuyau
Le tuyau courbé en anneau : un tore, avec un seul cercle magenta là où les deux bouts se rejoignent
Le tore

Sur le tore, les deux cercles n'en font plus qu'un : c'est la couture, le pointillé de la carte. Le dessin du tore est un schéma, ses proportions ne sont pas celles de la feuille. Pour le mettre à plat, il suffit de le couper deux fois : le long de la couture, puis le long du tuyau. Il s'ouvre en rectangle, et ce rectangle se répète à l'infini, puisque chaque bord retrouve le bord d'en face.

Le monde déroulé en rectangle : Antarctique et Australie énormes, Europe minuscule

Redresser le tube

C'est ici que Riemann entre en scène. La sphère, lue comme sphère de Riemann, se laisse déplacer par les transformations de Möbius sans qu'aucun angle ne bouge : l'une d'elles rend nos deux trous concentriques. Reste un anneau, et tout anneau se résume, à la forme près, à un seul nombre, son module : 0,611 pour cette vue. Le logarithme déroule alors l'anneau en rectangle. C'est l'outil même de Mercator, retourné contre sa faute : l'explosion qu'il subit aux pôles tombe ici dans les trous, donc dans l'eau.

Les angles sont justes, mais les surfaces mentent énormément, comme on le voit. Sur notre premier essai, le rapport entre les terres les plus gonflées et les plus écrasées atteignait 24.

La même feuille après correction : les continents ont retrouvé leurs proportions

Ranger les surfaces

Nous redistribuons la matière colonne par colonne, puis dans chaque colonne, jusqu'à ce que chaque pixel porte la même surface de Terre (rangement de Rosenblatt, 1952, et Knothe, 1957). Les aires deviennent exactes à 0,26 % près. La feuille est fixée une fois pour toutes à 360 sur 200.

Le prix se reporte sur les formes : c'est la loi de Gauss, on ne supprime pas la dette, on la déplace.

Carte du prix payé sur les formes : une croix claire au centre, des zones sombres aux bords

Choisir les trous pour un regard

Où percer ? Nous avons noté 55 852 couples de trous possibles, chacun sur l'étirement qu'il inflige aux terres proches du point visé. L'image montre le résultat pour l'Europe : en clair, les formes sont justes ; en sombre, elles sont étirées. La dette a été poussée vers le Pacifique et vers l'Amérique du Nord, qui paie dans cette vue un étirement de 4,54.

Six régions demandent six couples différents, mais six ou sept emplacements seulement reviennent, et des cartes voisines partagent souvent un trou.

Le hublot, c'est la carte que vous venez de manipuler.

Poser le hublot

Sur la feuille, le haut veut dire « vers le premier trou », pas « vers le pôle » : le nord réel s'écartait du haut de 27° à 93° selon les vues. Or l'œil a toujours vu le nord en haut. Nous faisons donc pivoter la feuille sous un hublot rond, pour mettre le nord en haut au centre du regard. Ailleurs, il dérive, et cela n'a pas d'importance. La feuille pourrait se répéter tout autour, puisqu'elle pave le plan ; nous n'en montrons qu'un exemplaire, et le hachuré marque le dehors.

Héritages

Ce qu'elle doit, et ce qu'elle a en propre

Presque chaque brique de cette carte existait. Nous les déclarons, parce que déclarer ce qu'on doit rend lisible ce qu'on apporte.

IdéeChez quiCe qui change ici
Une carte qui se transforme quand on se déplaceBernhard Jenny, projections composites adaptatives, 2012 ; repris par Mapbox en 2025Chez lui, on change de projection classique selon l'échelle et la latitude. Ici, une seule construction, recalculée pour chaque regard.
Chasser la déformation vers les mers, par calculJarke van Wijk, projections myriaédriques, 2008 ; Justin Kunimune, projections Danseiji, 2019Ils découpent ou étirent un maillage. Nous perçons deux disques et gardons une feuille d'un seul tenant.
Une carte du monde qui pave le plan, sans bordCharles Sanders Peirce, projection quinconciale, 1879 ; Guyou, 1887 ; Adams, 1925Les leurs conservent les angles. La nôtre conserve les surfaces, et ses points singuliers sont choisis, non subis.
Exact au centre, déformé autourTorsten Hägerstrand, carte logarithmique centrée, 1957 ; vues en œil de poisson, Furnas, 1986Ces vues grossissent le centre, donc faussent les surfaces. Ici rien ne grossit : seules les formes et l'orientation se dégradent.
Le cadreBernhard Riemann, 1851 et 1854 : la sphère de Riemann, le module d'un anneau, le tore comme surface à part entière, et la mesure locale des déformationsC'est lui qui autorise le geste : changer de surface sans perdre le fil. Tout notre redressement se passe chez lui.
Les outilsMercator, 1569 ; Möbius ; Gauss, 1827 ; Tissot ; Rosenblatt, 1952 ; Knothe, 1957Aucun n'est de nous.

Que le fondateur de la sémiotique ait dessiné la première carte du monde sans bord est une coïncidence savoureuse. Ce n'est pas une caution : Peirce était géodésien de métier, et sa carte vient de son analyse, pas de sa théorie du signe.

Ce que nous n'avons pas trouvé ailleurs

Le tube à deux trous océaniques, redressé puis rendu équivalent. Le choix des trous par balayage, pondéré vers la région regardée. L'atlas de vues reliées entre elles par un trou commun. Et surtout une règle unique, appliquée à deux monnaies à la fois pendant que la troisième reste intacte : exact là où l'on regarde, pour les formes comme pour le nord, les surfaces restant justes partout.

Réserve : cinq requêtes ne font pas une revue de littérature, et ne pas avoir trouvé n'est pas ne pas exister. La formulation honnête est celle-ci : un assemblage peut-être nouveau de pièces connues, et une règle d'usage qui les unifie.

Ce qu'elle ne sait pas encore faire. Elle n'a que six vues, et passe de l'une à l'autre par un fondu : le glissement continu reste à construire. Ses marges sont dures, jusqu'à un étirement de 6,9 pour les 5 % de terres les plus maltraitées de la vue australienne. Sa couture recolle des rivages étrangers l'un à l'autre. Et chaque vue engloutit des îles habitées, que la fiche nomme.

Second acte · ce que la carte oblige à penser

Le sens n'est pas dans le territoire

Ici s'arrête ce que la carte établit. Tout ce qui suit est ce qu'elle suggère, dans le cadre théorique de PRISME : une maquette donne à penser, elle ne prouve pas.

Pour fabriquer cette carte, il a fallu choisir à chaque geste : quoi percer, quoi conserver, qui sacrifier. Première leçon : le réel n'offre aucun choix ; la construction d'une représentation est le choix. Notre carte est idéologique, orientée, conçue pour cela, et elle l'assume. Ses trous engloutissent des îles, et c'est écrit dans sa légende. Une absence déclarée se corrige dans la tête du lecteur ; une déformation silencieuse s'y installe.

Le sens n'est pas dans la carte

Ceci n'est pas une pipe. Personne ne fumera avec la toile de Magritte. Il y a trois strates : le référent, le vecteur, la représentation. L'écart immense n'est pas entre la Terre et la carte. Il est entre la Terre et la représentation de la Terre, qui n'a lieu nulle part, ici et maintenant, sauf dans un je.

Même le petit globe de la fiche n'est pas le référent : c'est une projection de plus, à laquelle on accorde ce rang par convention. Comptez les lecteurs de cartes qui ont vu la Terre depuis une capsule. Le référent n'est jamais à l'écran. Nous avons médité sur l'exactitude d'une représentation fantasmatique, et l'avons objectivée par des choix mathématiques contraints.

Deuxième leçon : le vecteur est, mais il n'existe pas sans je. Le sens provient de la projection, pas de l'ontologie de l'objet.

Alors pourquoi tombe-t-on d'accord ?

En atelier d'écriture, nous tracions au feutre une ligne horizontale, un petit cercle en haut à droite, quelques segments sous la ligne, une sinusoïde en dessous, deux demi-lunes sur la ligne, deux autres au-dessus à gauche. Que voyez-vous ? À chaque fois : la mer, le soleil, une mouette, une voile, la plage. Non : quelques traits. Fidélité du vecteur quasi nulle, détermination de la représentation quasi totale. C'est exactement ce que fait votre œil devant le hublot, quand il reconnaît l'Afrique dans une tache étirée.

Deux réponses tiennent ensemble.

La contrainte. Le lecteur recrée, mais pas en œuvre ouverte : sous un guidage extrême, par une grille d'autant plus forte qu'elle est discrète. Sans elle, aucun signifiant, aucune forme, aucun écart à la norme. Et il y a un optimum. La tomate des Gommes le montre : tirée vers le référent, la description sature, ne laisse plus de blanc, et l'écriture devient son propre objet. Une scène d'amour cache tout, une scène pornographique montre tout, pour le même référent. Le ton, l'écart au degré zéro, règle le connoté au millimètre.

Le substrat. Ce qui rend la fixation partageable, c'est un substrat archétypal culturel commun, au sens de Durand et non d'un inné jungien. Non pas un stock mais une structure de bassins d'attraction : le vecteur dépose le lecteur dans un bassin, et l'état tombe de lui-même. Ce fonds émerge et il préexiste, les deux s'enchâssent : le planeur de Conway n'était pas prévu, et il était dans les règles.

Reste le cas où l'accord se fait mal. Celui qui conclut de Mercator que le Nord est la moitié du monde n'est pas un je qui projette trop. C'est un lecteur à qui la carte a retiré son pacte : elle se donne pour un document, et il la lit comme telle. La légende est le pacte de lecture. Un discours qui cache sa projection a supprimé sa légende.

Ce que cela fixe

Le sémion est un état, pas une ontologie. Un état de potentiels, qui s'effondre en sème dès qu'un je le saisit. Le choix d'un auteur est déjà un effondrement.

Le sème est projectif. Il n'est pas un en-soi : il est oppositif et contrastif, un soi qui n'est pas soi, comme je est un autre. Il n'a d'ontologie que parce qu'un je le fait ex-ister comme ob-jet. D'où la nécessité du sémion : sans lui, le sème préexisterait au je, ce qu'interdit notre point de départ : celui d'une conscience constituante, le Husserl des Ideen et non celui des Recherches logiques, pour qui les significations sont des unités idéales. C'est une pré-preuve par nécessité conceptuelle. La mesure reste à obtenir, directement ou à la manière dont on a trouvé Neptune.

La sémiosis procède effondrement par effondrement. Avant le dialogue, un premier effondrement de potentiel guide le premier tour et crée toute la sphère élocutoire ; Jauss appelle cela horizon d'attente, c'est vague. Puis l'auteur effondre, et le lecteur effondre à son tour ses propres potentiels sous la contrainte du vecteur. Deux effondrements, asynchrones, possibles uniquement par altérité. On devrait être dans la pire des solitudes ontologiques. Le langage la traverse par un couplage ici et maintenant, qui n'abolit la singularité de personne. Un homme seul fait de même : en monologue il est son propre récepteur, en soliloque il s'adresse à un autre je virtuel.

La charge est dans une conscience réflexive, pas dans « l'humain ». Le langage est un acte d'énonciation, et ne devient énoncé que reçu. Nous mesurons le fruit du discours, pas l'intériorité de l'émetteur. Le problème difficile reste où il est.

D'où le nom du programme. Le structuralisme taxonomique cherchait la carte unique et lui donnait un centre qu'il ne déclarait pas. Le structuralisme dynamique est un atlas, des passages, et une origine du regard : la charge sémiotique passe dans les écarts que crée le je du lecteur. Kant est toujours là, et ce n'est plus la question. Le monde devient discursif et mythique : celui de Camus, où le langage tapisse le néant, celui d'Anatole France, où l'œil crée.

Que mesure-t-on, alors ?

Des gradients et des seuils, pas des objets. Précisément : les traces que l'énonciation laisse dans l'énoncé, et leur écart à un degré zéro.

Et la question du début revient, dans l'instrument cette fois. Si les sèmes n'existent pas sans je, quelqu'un doit les faire exister dans notre chaîne de mesure, et c'est un classificateur. Savoir si une machine peut être un je n'est donc pas au bord du programme, c'est dedans. Deux machines d'accord, c'est de la fidélité. La validité, c'est un je qui lit. L'annotateur humain, qualifié et en aveugle, reste une ligne de mort.

La carte a aussi laissé des leçons de méthode. On peut mesurer très proprement la mauvaise grandeur : cela nous est arrivé quatre fois en trois jours. L'optimiseur contourne les défauts de l'instrument, et l'on attribue le gain à l'objet. La résolution fabrique le vide qu'elle découvre. La médiane cache qui paie. Un pari écrit avant vaut plus qu'une explication écrite après.

Ce qui reste ouvert

Ce que ce texte n'affirme pas

Que la carte démontre le sémion. Que la géométrie se transfère au sens. Que l'IA est consciente, ou qu'elle ne l'est pas. Que la carte est inédite au sens fort : ses héritages sont déclarés plus haut, et sa nouveauté n'est avancée que sous réserve.

Emprunts du second acte : Magritte, Borges, Baudrillard dont nous nous écartons, Iser, Eco, Jauss, Barthes, Benveniste, Vygotski, Husserl, Durand, Foucault, Camus, France ; Thom et Petitot, déjà déclarés ailleurs sur ce site. Conformément à notre règle de transparence, les formulations venues du modèle et retenues sont : les deux effondrements asynchrones, l'état plutôt que l'ontologie, la structure de bassins, le langage comme acte, « fidélité n'est pas validité », les traces de l'énonciation dans l'énoncé. Tous les chiffres affichés dans les fiches sortent de scripts lancés et contrôlés par l'auteur (fichiers 13_carte_*.json et 14_nord_et_iles_*.json, 21 septembre 2026). La liste des îles englouties repose sur trente îles testées, aux coordonnées approchées.