Le coucou et le passereau

Pilier épistémologique PRISME. Deux espèces de courtage d'expertise, leur économie commune, leur habillage moral, et l'axiome qui les rend à la fois rentables et délétères

Société25 avril 2026 · Note de fond

Le débat public contemporain sur les questions techniques — intelligence artificielle, biotechnologie, énergie, climat — est saturé d'une catégorie d'acteurs qui ne fait ni de la recherche, ni de la transmission honnête : les courtiers d'expertise. Cette catégorie comporte deux espèces principales, qui exploitent des asymétries informationnelles symétriques mais inverses. La première détourne le travail des chercheurs en l'emballant dans son propre vocabulaire d'autorité ; la seconde fabrique de toute pièce un discours sapientiel autonome qui en mime la forme sans en porter les contraintes méthodologiques. Toutes deux prospèrent grâce à un axiome thermodynamique simple : informer en vendant déforme, parce que la médiation marchande ne peut pas ne pas tordre ce qu'elle transmet.

Informer en vendant déforme.

I. La scène ordinaire

Les exemples qui suivent sont composites — construits à partir d'observations multiples sur les plateformes professionnelles entre 2024 et 2026 — mais le pattern qu'ils décrivent est observable quotidiennement dans l'écosystème LinkedIn, Substack, Medium et leurs équivalents.

Premier cas. Un chercheur reconnu publie un article scientifique dans une conférence prestigieuse de machine learning. L'article propose une méthode mathématique pour estimer l'incertitude épistémique des classificateurs probabilistes, avec application au routage entre modèles de coûts différents. Le post de présentation du chercheur est sobre, technique, signé, lié au papier. Quelques heures plus tard, un consultant indépendant — précédé de son titre académique acquis dans une discipline éloignée — partage le post en y ajoutant un commentaire qui réinterprète le travail : la méthode permettrait, selon lui, de révéler les biais subis par les femmes diplômées et les populations minoritaires dans les systèmes d'IA. Le commentaire ajoute des hashtags fairness, mentionne l'IA Act européen, et conclut sur l'enjeu démocratique. Le papier original ne traite ni de fairness, ni de minorités, ni d'IA Act. Il propose une méthode statistique générique. Le commentaire transforme un fait technique en enjeu moral et fait passer pour conclusion ce qui serait au mieux une application possible non explorée.

Deuxième cas. Une fondatrice de startup publie un post réflexif sur la fragmentation contemporaine de la connaissance. Le texte est bien écrit, structuré, accessible. Il dénonce la polarisation, plaide pour une réintégration du vivant, mobilise un vocabulaire systémique — polarités, dynamiques, équilibres, mouvements. L'autrice ne cite aucune source, ne mobilise aucun travail scientifique identifiable, ne se présente pas comme experte. Elle adopte une voix réfléchie, presque méditative, qui établit son autorité par le ton plutôt que par les titres. Le dernier paragraphe pose son produit propriétaire — un moteur logiciel au nom évocateur — comme l'incarnation opérationnelle des principes développés. Le texte n'est pas une analyse, c'est une rampe d'accès vers le pitch commercial, parfaitement maîtrisée.

Ces deux acteurs ne se ressemblent pas. Le premier mobilise un titre académique ; la seconde non. Le premier se branche sur des productions scientifiques existantes ; la seconde fabrique son discours en autonomie. Le premier s'agite dans le champ de l'analyse d'actualité ; la seconde dans celui de la sagesse intemporelle. Pourtant ils opèrent la même fonction sociale, ils exploitent la même asymétrie, et ils produisent le même effet sur l'écosystème de la connaissance publique. Ce sont deux espèces du même genre.

II. Le coucou et le passereau

L'analogie la plus juste pour saisir la fonction du courtier d'expertise est ornithologique. Le coucou commun ne construit pas son propre nid. Il pond dans les nids des autres oiseaux — souvent des passereaux plus petits que lui — et laisse les parents adoptifs élever son rejeton, qui éjecte les œufs et les oisillons légitimes pour bénéficier seul des soins. Le passereau s'épuise à nourrir une bouche plus grosse que la sienne, dans un nid qui n'est pas occupé par sa progéniture. Le coucou, lui, ne fait que pondre.

Le courtier d'expertise opère selon une économie analogue. Il ne produit pas le savoir qu'il transmet — soit il le détourne d'autrui, soit il le simule sans le produire vraiment. Mais il en revendique la nourriture, c'est-à-dire l'attention, la légitimité publique, la valeur monétaire associée. Le passereau de la métaphore, c'est le chercheur qui fait le travail de fond — la longue patience d'une thèse, d'un protocole, d'une publication évaluée par les pairs — et dont la production est captée ou imitée par le courtier sans contrepartie. Le coucou se nourrit de l'effort d'élevage du passereau.

Cette analogie a une limite qu'il faut nommer : dans la nature, le coucou et le passereau coexistent depuis des millions d'années dans un équilibre écologique stable, parce que la pression du parasitage reste localement supportable. Dans l'économie de l'attention contemporaine, l'équilibre est rompu. Le courtage est devenu massivement plus rentable que la transmission honnête, parce que les plateformes algorithmiques récompensent la fréquence de publication, la viralité émotionnelle et la simplicité formelle — exactement les caractéristiques que le courtage maîtrise mieux que la médiation rigoureuse. Les passereaux sont en train de se faire submerger.

III. L'asymétrie de Brandolini

Pourquoi le courtage est-il aussi rentable ? La réponse est dans une loi formulée en 2013 par le programmeur italien Alberto Brandolini, sous le nom de bullshit asymmetry principle ou principe d'asymétrie du bullshit. La loi se formule simplement : la quantité d'énergie nécessaire pour réfuter un mensonge est d'un ordre de grandeur supérieur à celle nécessaire pour le produire. Mark Twain disait la même chose plus poétiquement : "Le mensonge a fait le tour du monde pendant que la vérité enfile encore ses chaussures."

Cette asymétrie n'est pas anecdotique — elle est structurelle. Produire un post de deux cents mots qui réinterprète un papier scientifique demande dix secondes d'écriture pour le courtier qui l'a déjà fait cent fois. Le réfuter rigoureusement demande de lire le papier original en entier, de comprendre la méthode, de pointer précisément l'écart entre ce que dit le papier et ce que dit le commentaire, de produire une argumentation accessible au lectorat non spécialisé. Comptez vingt à quarante minutes par réfutation, à condition d'être déjà spécialiste du domaine — sinon plusieurs heures.

Sur les plateformes, cette asymétrie se traduit en termes économiques implacables. Le courtier produit dix posts par semaine, génère dix mille interactions, capte une visibilité substantielle qui se traduit en mandats de conseil, conférences rémunérées, contrats d'audit. Le réfuteur honnête, s'il existe, produit deux réponses détaillées dans le même temps, génère cent interactions, et n'en tire aucune retombée économique parce que le format de la réfutation est par nature moins viral que celui du commentaire affirmatif. L'écosystème récompense le coucou et appauvrit le passereau. Ce n'est pas une question de morale individuelle — c'est une équation structurelle.

Le principe de Brandolini. Formulé en 2013 mais opérationnalisé bien avant, ce principe joue dans le débat public contemporain le rôle que jouait la propagande de masse au XXe siècle dans l'analyse de Hannah Arendt. Il n'est pas nécessaire de mentir pour produire un effet de désinformation : il suffit d'occuper l'espace plus vite que les correctifs ne peuvent s'y déployer. La vitesse devient un argument, et la lenteur une preuve d'incompétence ou d'arrière-garde. Cette transformation du temps en levier rhétorique est l'une des conditions de possibilité du courtage massif.

IV. Les deux espèces

Si l'on observe attentivement les pratiques, deux espèces principales de courtage d'expertise se distinguent par leur stratégie d'exploitation de l'asymétrie. Elles ne s'excluent pas — certains acteurs combinent les deux — mais elles se prêtent à une typologie utile pour comprendre la diversité du phénomène.

Première espèce — la captation aval

Cette espèce se branche sur des productions scientifiques existantes pour les réinterpréter dans le sens des préoccupations de son lectorat. Elle a besoin de la science réelle comme matière première — sans elle, son courtage n'a rien à transformer. Sa torsion s'opère après le savoir produit, dans le commentaire qui en relaie la nouvelle.

Caractéristiques typiques. L'acteur dispose souvent d'un titre académique, parfois prestigieux, mais acquis dans une discipline distincte de celle qu'il commente. Il importe l'autorité d'un champ vers un autre — anthropologue qui commente du machine learning, économiste qui commente de l'épidémiologie, philosophe qui commente de la cybernétique. Le titre fonctionne comme passe-droit interdisciplinaire. Sa publication est rythmée par l'actualité — il commente ce qui vient de paraître, ce qui fait débat, ce qui est viral. Il s'adresse à un public qui ne lira jamais le papier original mais qui attend une médiation rapide et accessible. Sa torsion typique consiste à ajouter une dimension morale, réglementaire ou éthique à un travail qui n'en avait pas — transformer une méthode statistique en outil de fairness, une découverte technique en alerte sociétale.

Mécanique d'efficacité. Le commentateur de captation aval bénéficie de la crédibilité résiduelle du papier qu'il commente. S'il commente un papier d'ICLR ou de Nature, l'autorité de la conférence ou de la revue rejaillit sur son commentaire — alors même que son commentaire peut tordre ce que le papier dit. Le lectorat associe l'autorité de la source à l'interprétation du commentateur, sans avoir les moyens de distinguer l'une de l'autre. C'est un mécanisme de transitivité illégitime, où la légitimité scientifique du papier produit se transmet à la légitimité interprétative du commentaire qui le suit.

Deuxième espèce — la fabrication amont

Cette espèce ne se branche sur aucun papier identifiable, sur aucun travail vérifiable. Elle produit un discours autonome qui mime la posture scientifique sans en porter les contraintes. Elle n'importe pas une autorité d'un autre champ — elle construit son autorité par la posture elle-même, par le ton, par le rythme, par la mise en scène d'une intériorité réflexive.

Caractéristiques typiques. L'acteur ne s'autoproclame pas docteur ni expert, ce qui rend la critique difficile — qui voudrait attaquer une "réflexion personnelle" sur le vivant ? Il adopte un vocabulaire vaguement scientifique sans la rigueur conceptuelle qui ferait de ces termes autre chose qu'un vocabulaire d'ambiance — systèmes, dynamiques, polarités, équilibres, complexité, vivant, circulation, émergence. Ces mots sont utilisés non comme outils analytiques mais comme évocateurs sapientiels. Sa publication n'est pas rythmée par l'actualité — elle vise au contraire l'intemporel, le sage, le presque méditatif. Le texte est souvent une rampe d'accès vers un produit propriétaire — logiciel, méthode, accompagnement, certification — qui constitue le funnel de monétisation. La transmission n'est pas l'objet, elle est le préambule.

Mécanique d'efficacité. Le commentateur de fabrication amont exploite la lassitude du lectorat face au scientisme prétentieux. Il propose une posture humble, méditative, accueillante, qui se distingue par contraste de l'arrogance perçue des chercheurs académiques. Cette humilité est elle-même une stratégie — la modestie apparente est le véhicule de l'autorité, parce qu'elle désarme la critique. Le lectorat se laisse séduire par le ton et achète la profondeur supposée. Et comme aucune référence n'est mobilisée, aucune réfutation n'est techniquement possible — le texte ne dit rien de précis, il évoque, il suggère, il enveloppe. On ne peut pas réfuter une évocation. C'est ce qui rend la fabrication amont structurellement plus difficile à critiquer que la captation aval.

Tableau comparatif des deux espèces

CaractéristiqueCaptation avalFabrication amont
Source du discoursTravail scientifique d'autruiConstruction autonome
Stratégie d'autoritéTitre importé d'un autre champPosture sapientielle simulée
Rythme de publicationActualité, viralité, événementIntemporel, méditatif, sage
Vocabulaire dominantRéglementaire, éthique, normatifSystémique, holistique, organique
Type de torsion typiqueTechnique → moralPhilosophique → propriétaire
Funnel commercialConseil, conférences, auditsProduit, méthode, accompagnement
RéfutabilitéDifficile mais possibleQuasi impossible (rien de précis)
Vulnérabilité principaleLecture du papier sourceDemande de précision opérationnelle

V. La torsion axiologique

Au-delà de leurs différences, les deux espèces partagent une opération centrale : la torsion axiologique. Cette opération consiste à déplacer le registre de valeur d'un énoncé pour s'autoriser à parler avec une légitimité que le contenu original ne portait pas.

Le cas le plus fréquent est la torsion technique vers moral. Un fait technique — une méthode statistique, un résultat expérimental, une avancée d'ingénierie — est rebrandé comme enjeu moral, éthique ou social. Cette torsion est massivement employée par la captation aval. Elle exploite une asymétrie cognitive : l'évaluation morale est immédiate et accessible à tous, l'évaluation technique demande une compétence spécialisée. En transformant le technique en moral, le courtier rend le sujet accessible à son lectorat tout en se positionnant comme celui qui révèle l'enjeu caché. Il ajoute une couche de signification que le travail original ne contenait pas, et il en revendique la paternité.

Symétriquement, on rencontre la torsion morale vers technique, plus rare mais documentée. Un enjeu fondamentalement politique ou éthique est traduit dans un vocabulaire technique qui dispense d'argumenter politiquement. La distribution des richesses devient "optimisation des flux financiers". La précarisation de l'emploi devient "flexibilité du marché du travail". L'extension du contrôle algorithmique devient "personnalisation de l'expérience utilisateur". Cette torsion est typique des consultants en stratégie et des cabinets de conseil. Elle évacue le débat moral en lui substituant un débat de méthode.

La fabrication amont pratique principalement la torsion philosophique vers propriétaire. Un argument philosophique général — la critique de la fragmentation, l'éloge de la complexité, la défense du vivant — est mobilisé comme cadre conceptuel, puis subitement rabattu sur un produit ou une méthode commerciale spécifique. Le lectorat, séduit par la noblesse de l'argument, achète le produit comme s'il achetait l'argument. Il y a là un glissement opéré entre deux registres incommensurables — la philosophie ne se vend pas, mais les outils qui se réclament d'elle, oui. La torsion exploite la disponibilité affective créée par l'argument pour la transférer sur l'objet commercial.

Une quatrième torsion mérite mention : la torsion temporelle, qui consiste à présenter comme prédiction antérieure ce qui est en réalité commentaire postérieur. "J'avais identifié cette tendance dès 2018", "mes intuitions de 2020 sont aujourd'hui validées par la recherche". Cette torsion exploite l'oubli des datations dans le débat public. Elle construit rétrospectivement une autorité visionnaire qui n'existait pas dans le présent du moment commenté. Elle est employée par les deux espèces de courtage.

Toute médiation marchande tord ce qu'elle transmet.

VI. Le néo-jansénisme comme habillage commun

Les deux espèces de courtage diffèrent dans leur stratégie d'autorité, mais elles se rejoignent dans leur habillage moral. Toutes deux mobilisent une posture surplombante qui dispense d'argumenter en revendiquant une supériorité éthique. Cette posture présente toutes les caractéristiques de ce que l'on peut nommer un néo-jansénisme contemporain.

Le jansénisme historique, mouvement spirituel et théologique des XVIIe et XVIIIe siècles, se caractérisait par une morale rigoriste, une certitude de la grâce divine reçue par les élus, et une distance hautaine envers la corruption supposée du monde. Sa version contemporaine — diffuse, sécularisée, mais structurellement identique — endosse une morale supérieure d'origine vaguement protestante anglo-saxonne (wasp, dans le jargon sociologique) qui se prétend universelle alors qu'elle est culturellement située. Cette morale s'impose par le ton plus que par l'argument, par l'évidence supposée plus que par la démonstration, par l'indignation calibrée plus que par le débat.

Dans la captation aval, le néo-jansénisme prend les couleurs de l'éthique réglementaire — fairness, inclusivité, protection des minorités, IA responsable, respect de l'environnement. Ces préoccupations sont légitimes en elles-mêmes, mais leur mobilisation par le courtier les détourne de leur fonction critique pour en faire des étiquettes d'autorité. Le courtier qui invoque la fairness ne propose pas une analyse de la justice — il revendique l'occupation morale du terrain. Il dit en substance : je suis du côté du bien, donc mon commentaire est légitime. La structure est jansénienne — l'élu se reconnaît à sa proximité avec les valeurs sacralisées, et cette proximité dispense d'argumenter avec ceux qui n'y sont pas.

Dans la fabrication amont, le néo-jansénisme prend des couleurs néo-romantiques — le vivant, la circulation, l'organique, le mouvement, la complexité. Ces termes fonctionnent comme des sacralités séculières. Critiquer le discours qui les mobilise, c'est s'exposer à être classé du côté de la fragmentation cartésienne, de la pensée mécaniste, du réductionnisme — tous les péchés de la modernité. Là encore, la structure est jansénienne. Le courtier-prédicateur incarne la sagesse réintégrative, et celui qui questionne sa pratique est nécessairement du mauvais côté de la frontière morale.

Cette opération a une fonction précise : elle court-circuite l'exigence de débat. Le néo-jansénisme transforme une opinion en injonction morale, et l'injonction morale ne se discute pas — elle s'impose. C'est ce qui distingue radicalement le courtage contemporain du débat scientifique authentique. Le débat scientifique procède par hypothèses falsifiables, par vérifications, par objections argumentées. Le néo-jansénisme procède par positionnements moraux, par disqualifications, par étiquetages. Il ne cherche pas la vérité — il cherche la position juste, c'est-à-dire la position dominante moralement.

Pourquoi "néo-jansénisme" plutôt que "moralisme" ? Le moralisme désigne une posture morale exigeante en général, sans préciser sa structure. Le néo-jansénisme désigne plus précisément une morale qui se prétend supérieure, divine ou quasi-divine, et qui dispense d'argumenter parce qu'elle se considère comme la vérité même. C'est cette dimension de supériorité prédéterminée — l'élu janséniste sait qu'il est sauvé sans avoir à le démontrer — qui caractérise le pattern. Le courtier d'expertise n'argumente pas, il proclame. Il ne discute pas, il qualifie. Il ne réfute pas, il étiquette. Cette structure n'est pas seulement moralisante — elle est structurellement jansénienne dans son rapport à la vérité comme évidence dispensant de la preuve.

VII. Goffman et la qualification du bruit

Erving Goffman, dans La Présentation de soi dans la vie quotidienne publiée en 1959, a montré que l'interaction sociale obéit à une logique théâtrale. L'acteur social joue un rôle sur une scène (front stage) face à un public, et il dispose d'un espace de coulisses (back stage) où il peut déposer son masque, préparer ses entrées, se reposer du rôle. La distinction entre scène et coulisses est constitutive de l'authenticité humaine — c'est précisément parce qu'il y a un back stage que la vie publique peut être vécue comme un rôle assumé plutôt que comme une totalité aliénante.

Les plateformes contemporaines ont éliminé le back stage. Sur LinkedIn, Substack, Medium, l'acteur est en représentation permanente. Il n'y a pas de moment où le masque tombe, parce que tout ce qui est publié est public, archivé, indexé, scrutable. Cette suppression du back stage a une conséquence majeure : le masque devient la totalité du personnage. Le courtier d'expertise n'est plus un humain qui joue un rôle — il est intégralement le rôle qu'il joue. Sa profondeur prétendue est entièrement performée, parce qu'il n'y a plus d'espace soustrait à la performance où une autre profondeur pourrait s'éprouver.

Cette transformation produit un effet précis sur l'écosystème de la connaissance : la qualification du bruit par la persistance du masque. Dans l'océan d'énoncés qui inonde quotidiennement les plateformes, comment distingue-t-on ce qui mérite attention de ce qui est bavardage ? La réponse rationnelle serait : par la qualité du contenu, par la rigueur de l'argumentation, par la traçabilité des sources. La réponse pratique est tout autre : par la persistance, la fréquence, la régularité du masque qui parle. Celui qui publie chaque jour, avec la même posture, le même titre, les mêmes hashtags, finit par être perçu comme une voix qualifiée — non parce que le contenu est meilleur, mais parce que le masque a fini par s'imposer comme évidence visuelle.

Le courtier d'expertise exploite intuitivement cette mécanique. Il sait que sa qualification n'est pas dans ses textes individuels mais dans la régularité de leur production et la stabilité de leur signature visuelle. C'est pourquoi le coût marginal d'une publication supplémentaire est très bas pour lui — il ne réfléchit pas à chaque post, il maintient un masque. Pour le chercheur authentique, qui réfléchit à chaque publication, qui doute, qui révise, qui prend du temps, la régularité est plus difficile à tenir. Le courtier publie dix posts pendant que le chercheur médite le sien. Au bout d'un an, le masque du courtier est gravé dans la mémoire algorithmique des plateformes, alors que le chercheur reste illisible.

VIII. Habermas, l'erfolg et le verständigung

Jürgen Habermas, dans sa théorie de l'agir communicationnel développée à partir des années 1980, distingue deux régimes fondamentaux de la communication. Le premier, qu'il nomme agir orienté vers la compréhension mutuelle (verständigung), vise à parvenir à un accord rationnel entre interlocuteurs sur la base d'arguments échangeables. Le second, l'agir stratégique orienté vers le succès (erfolg), vise à influencer le comportement de l'interlocuteur en vue d'un but préalable, sans souci d'accord rationnel partagé.

Le débat scientifique authentique relève structurellement du premier régime. Les chercheurs échangent des arguments, des données, des objections, dans une visée de vérité partagée — même quand ils sont en désaccord, ils acceptent les règles de l'argumentation rationnelle. Le courtage d'expertise relève structurellement du second. Le courtier ne cherche pas l'accord rationnel — il cherche l'effet sur son lectorat, la viralité de son post, la conversion de l'attention en mandat commercial. Sa visée n'est pas la vérité mais le succès.

L'opération centrale du courtage consiste à maquiller l'erfolg en verständigung. Le courtier emprunte les codes de la délibération rationnelle — vocabulaire académique, références à la science, ton réfléchi — pour produire en réalité un effet stratégique. Le lectorat, formé à reconnaître les codes, croit assister à une délibération. Il assiste en fait à une opération de marketing déguisée. Cette confusion des registres est précisément ce qui rend le courtage si efficace et si délétère : il prend en otage le prestige de la communication rationnelle pour servir des objectifs qui en violent les conditions.

Cette analyse n'implique pas qu'il faille adhérer à l'ensemble de la théorie habermasienne — sa confiance dans les conditions idéales de l'argumentation rationnelle est régulièrement contestée. Mais la distinction entre les deux régimes communicationnels reste opératoire. Toute médiation marchande tend par construction vers l'erfolg, parce que sa logique économique exige un effet mesurable. Pour qu'une transmission soit honnête au sens du verständigung, elle doit être protégée de la contrainte de monétisation immédiate — soit par institution publique (université, éducation nationale, recherche financée), soit par modèle économique différé (édition de livre, abonnement durable), soit par gratuité assumée (bénévolat informé, vulgarisation indépendante).

IX. La crise du transmetteur

Le portrait que nous venons de dresser laisse apparaître en creux la situation difficile de ce que nous avons appelé le passereau — le médiateur honnête qui transmet sans tordre. Cette espèce existe, mais elle est en crise structurelle, et il importe de comprendre pourquoi.

Le transmetteur honnête — vulgarisateur scientifique, journaliste spécialisé, enseignant qui prolonge son métier sur les plateformes — est confronté à plusieurs forces qui rendent sa pratique économiquement intenable. La première est l'asymétrie de Brandolini déjà décrite : il met dix fois plus de temps à produire un contenu juste qu'un courtier à produire un contenu tordu. La seconde est la non-récompense de la rigueur par les algorithmes, qui privilégient la fréquence, la viralité émotionnelle et la simplicité formelle — toutes caractéristiques que la rigueur sacrifie. La troisième est l'érosion de la confiance générale envers la médiation, qui touche autant les transmetteurs honnêtes que les courtiers, parce que le lectorat confond souvent les deux.

Concrètement, le transmetteur honnête se trouve face à un dilemme professionnel impossible. Soit il maintient sa rigueur et se condamne à l'invisibilité algorithmique, donc à l'absence de revenus, donc à l'abandon progressif de la pratique. Soit il accepte progressivement les compromis du courtage — accélérer la production, simplifier les nuances, ajouter des hashtags moraux, intégrer un funnel commercial — et il devient lui-même courtier sans s'en apercevoir. La frontière entre les deux pratiques est continue, et on la franchit souvent sans le décider explicitement.

C'est pourquoi le passereau est en train de disparaître de l'écosystème médiatique grand public. Il ne disparaît pas par défaut moral individuel — il disparaît parce que ses conditions économiques d'existence ne sont plus réunies. Les institutions qui protégeaient sa pratique (presse écrite spécialisée, édition de vulgarisation rémunérée, chaires universitaires de médiation scientifique) ont été affaiblies par la même évolution. Le résultat est un écosystème où le bruit qualifié par le masque finit par dominer la signification produite par le travail.

X. Cohérence avec le programme PRISME

Cette analyse entre dans le programme PRISME comme cas d'application de plusieurs invariants théoriques.

D'abord, l'isomorphisme distribution-médiation. La fonction sociale "transmettre du savoir spécialisé vers un lectorat non spécialisé" est distribuée à travers l'histoire entre plusieurs médiations successives — clercs lettrés, encyclopédistes, vulgarisateurs scientifiques de la presse, journalistes spécialisés, universitaires sur les plateformes. La fonction est identique. Les médiations diffèrent dans leurs substrats et leurs économies. PRISME prédit que la fonction trouvera toujours une médiation tant que l'asymétrie d'accès aux savoirs spécialisés persistera. Ce qui change avec les plateformes contemporaines, ce n'est pas la fonction — c'est la qualité de la médiation, qui s'effondre sous l'effet conjugué de l'asymétrie de Brandolini, de la suppression du back stage goffmanien, et de la marchandisation accélérée par les algorithmes.

Ensuite, la responsabilité comme invariant dialogique. PRISME postule que dans tout dispositif dialogique authentique, la responsabilité ne peut pas être déléguée à un acteur extérieur sans dégrader la qualité du dialogue lui-même. Le courtage d'expertise constitue précisément une délégation de responsabilité épistémique. Le lectorat délègue au courtier sa fonction de vérification, et le courtier délègue à la science source sa fonction de production. Personne ne porte la responsabilité du couple commentaire-public que constitue l'écosystème. Cette dissolution de la responsabilité épistémique est analogue à la dissolution de la responsabilité dirigeante par le consulting de stratégie analysée dans Le sceau et la décision — c'est le même dispositif, opérant à un autre échelon.

Enfin, l'effondrement sémionique. Quand un dispositif perd sa capacité de dissimulation, il entre dans une phase où ses fonctions latentes deviennent manifestes. Le courtage d'expertise est dans une telle phase aujourd'hui — l'inflation des posts, la répétition des patterns, la visibilité accrue des contradictions entre commentaires et papiers sources, font que le dispositif devient progressivement transparent à qui prend le temps de regarder. Cette transparence est une condition de possibilité de sa critique — et de la reconstruction d'écosystèmes médiatiques où le passereau pourrait à nouveau prospérer.

XI. L'enjeu pour la recherche

L'analyse que nous venons de mener n'est pas neutre pour la pratique du chercheur indépendant. Elle pose la question centrale de la position à tenir face au courtage massif qui sature l'espace public.

Trois positions sont possibles. La première consiste à se retirer entièrement des plateformes, en se réfugiant dans les revues académiques et les colloques universitaires. C'est la position traditionnelle, encore tenue par une partie de la recherche française. Elle a sa cohérence, mais elle laisse l'espace public entièrement aux courtiers. Elle aboutit à une fracture où la recherche réelle se déroule dans des cercles de plus en plus restreints, pendant que le débat public se nourrit exclusivement de courtage. C'est probablement la pire issue collectivement, même si elle est la plus confortable individuellement.

La deuxième consiste à imiter les codes du courtage en gardant la rigueur. Beaucoup de chercheurs sincères ont essayé cette voie, qui consiste à publier régulièrement, à utiliser le vocabulaire des plateformes, à accepter une certaine simplification — tout en maintenant une exigence de fond. Cette voie est techniquement possible mais épuisante, et elle aboutit souvent à une dérive lente vers le courtage. La pression algorithmique est trop forte pour qu'un chercheur isolé y résiste durablement sans dégrader sa pratique.

La troisième consiste à construire des espaces alternatifs où la médiation honnête peut exister sans subir directement la pression des plateformes — sites personnels comme corpus archivé, abonnements payants pour les contenus longs, communautés thématiques restreintes, collaborations avec des institutions publiques préservées. Cette voie est exigeante en travail d'infrastructure, mais elle a l'avantage de soustraire la pratique à l'asymétrie de Brandolini en changeant le terrain de jeu. Le chercheur qui publie un corpus archivé sur son propre site, accessible librement, horodaté, sourcé, ne joue plus le jeu des plateformes — il construit un référentiel alternatif où la rigueur peut redevenir un avantage compétitif au lieu d'être un handicap.

Le programme PRISME relève structurellement de cette troisième voie. Le site semiosis-ontologie.fr n'est pas une plateforme de débat algorithmique — c'est un corpus archivé, horodaté, sourcé, où chaque texte assume sa place dans une architecture conceptuelle plus large. Cette pratique est lente, peu visible à court terme, économiquement marginale. Mais elle a une propriété que les plateformes ne peuvent pas offrir : la possibilité d'une lecture cumulative. Un lecteur qui revient sur le corpus dans cinq ans pourra mesurer la cohérence des positions, la datation des prédictions, la consistance théorique. Cette mesurabilité différée est ce qui distingue le passereau du coucou — et c'est ce qui permet à la recherche honnête de survivre malgré l'écosystème hostile.

XII. Conclusion provisoire

Le courtage d'expertise n'est pas une pathologie morale individuelle — c'est une fonction structurelle d'un dispositif. Aucun courtier individuel n'est responsable du système qui le rémunère, et la critique morale des personnes manquerait son objet. Ce qui peut être critiqué, en revanche, c'est le dispositif lui-même et les pratiques qui le soutiennent. Cette critique passe par trois opérations.

La première est la nomination du pattern. Tant que les pratiques de courtage sont vécues comme normales par leurs acteurs et leur lectorat, elles ne peuvent pas faire l'objet d'un débat public. Nommer le coucou et le passereau, distinguer la captation aval de la fabrication amont, identifier la torsion axiologique et le néo-jansénisme comme habillage, c'est rendre disponible une grille d'analyse qui permet à chacun de regarder ses propres pratiques avec lucidité.

La deuxième est la protection des espaces de transmission honnête. Cette protection passe par des choix institutionnels (financement public de la médiation scientifique), techniques (plateformes alternatives non algorithmiques), et individuels (choix d'un lectorat exigeant plutôt que d'une audience massive). Elle suppose un effort collectif que le marché ne produira pas spontanément, parce que le marché récompense le coucou et appauvrit le passereau.

La troisième est la construction de référentiels durables. Face à l'inflation des contenus jetables produits par le courtage, la réponse n'est pas de produire plus mais de produire autrement — des corpus archivés, sourcés, horodatés, accessibles dans la durée, qui permettent une lecture cumulative et différée. Ces référentiels ne luttent pas avec le courtage sur son terrain ; ils créent un autre terrain, où la rigueur redevient lisible.

L'axiome qui ouvrait ce texte — informer en vendant déforme — n'est pas une condamnation de la transmission rémunérée en général, qui peut être honnête sous certaines conditions institutionnelles. C'est l'identification d'une pression structurelle dont il faut être conscient pour pouvoir y résister. Toute transmission qui s'inscrit dans un cycle de monétisation rapide — post LinkedIn qui vend du conseil, podcast qui vend une formation, livre rapide qui vend une marque personnelle — subit la pression de la déformation. Cette pression peut être contenue, négociée, partiellement neutralisée, mais elle ne peut jamais être éliminée par la seule volonté individuelle. Elle n'est neutralisable que par l'organisation collective des conditions de la transmission.

Le coucou et le passereau ne disparaîtront pas — ce sont deux fonctions structurelles de l'écosystème de la connaissance publique. Mais leur équilibre peut être rétabli si nous décidons collectivement que le passereau mérite d'être protégé. Cette décision n'est pas technique. Elle est politique au sens fort — elle concerne le type de société du savoir que nous voulons construire, et le prix que nous sommes prêts à payer pour qu'elle soit autre chose qu'un océan de bruit qualifié par des masques persistants.

Le passereau ne survit que dans les nids qu'il défend.

Bibliographie

Arendt, H. (1951). Les Origines du totalitarisme. Trad. fr. Paris : Seuil, 1972. [Sur la propagande et la saturation de l'espace public]

Brandolini, A. (2013). The bullshit asymmetry principle. Énoncé public, XP Days Italy 2013. [Principe d'asymétrie du bullshit]

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