Spinoza contre LinkedIn : pourquoi un philosophe du XVIIe hurle encore contre nos fachos 2.0

Philosophie22 mars 2025 · 1281 mots

Quand la "libre pensée" devient une marque déposée

Une grande maison d'édition française vient de lancer une collection "Libre Pensée". Immédiatement saluée par les habituels gardiens autoproclamés de la "civilisation occidentale" sur LinkedIn, validée par des enseignantes en communication qui confondent pédagogie et propagande, cette collection promet de publier les "voix courageuses" qui osent "penser contre le politiquement correct".

Spinoza doit se retourner dans sa tombe.

Car voilà le paradoxe de notre époque : ceux qui se réclament le plus bruyamment de la "libre pensée" sont précisément ceux qui en trahissent l'esprit. Ils transforment un concept forgé dans la lutte contre l'obscurantisme en label marketing pour recycler les mêmes obsessions réactionnaires.

L'arnaque conceptuelle du siècle

La "libre pensée" version 2025, c'est quoi exactement ? C'est une animatrice de télévision issue de l'immigration qui valide les discours xénophobes de sa chaîne. C'est un professeur de latin qui présente Thomas d'Aquin comme seule grille de lecture de l'euthanasie à des collégiens. C'est une enseignante en IUT qui transforme chaque drame en prétexte pour ressasser les mêmes litanies sur le "déclin civilisationnel".

Cette collection "Libre Pensée" appartient à un groupe éditorial lui-même propriété d'un empire médiatique bien connu pour son orientation idéologique. Le circuit est bouclé : les mêmes "penseurs" qui saturent certaines chaînes d'information continue se retrouvent publiés dans des collections qui se parent des atours de l'indépendance intellectuelle.

L'imposture est totale. La libre pensée historique, celle des Lumières, s'est construite CONTRE les monopoles de pensée, CONTRE les dogmes imposés, CONTRE la circulation en vase clos des mêmes idées. Aujourd'hui, on appelle "libre pensée" la répétition ad nauseam des mêmes obsessions par les mêmes personnes dans les mêmes médias.

Spinoza, le vrai rebelle

Revenons 350 ans en arrière. Amsterdam, 1670. Baruch Spinoza publie anonymement le Traité théologico-politique. Le livre fait scandale. Normal : il démonte méthodiquement toutes les superstitions sur lesquelles repose l'ordre social de son temps.

Ce que Spinoza ose écrire :

Les prophètes ne sont pas des messagers divins mais des hommes à l'imagination vive

Les miracles n'existent pas, ce sont des phénomènes naturels mal compris

La Bible est un document historique écrit par des hommes, pas la parole de Dieu

Les rituels religieux sont des instruments de contrôle social

Pour ces idées, Spinoza est excommunié de la communauté juive d'Amsterdam. Les protestants le menacent. Les catholiques le maudissent. Il doit publier sous pseudonyme, vivre caché, gagner sa vie en polissant des lentilles optiques.

Voilà ce que coûtait la vraie libre pensée au XVIIe siècle. Aujourd'hui, nos "libres penseurs" risquent quoi ? Au pire, quelques commentaires négatifs sur LinkedIn.

La méthode Spinoza contre la méthode LinkedIn

La différence fondamentale entre Spinoza et nos réactionnaires 2.0 tient à la méthode.

Spinoza applique la raison géométrique aux textes sacrés. Il analyse, compare, contextualise. Quand il trouve des contradictions dans la Bible, il les expose. Quand les lois physiques contredisent les miracles, il le dit. Sa méthode est implacable : aucun texte, aucune tradition, aucune autorité n'échappe à l'examen critique.

Nos "libres penseurs" LinkedIn font l'exact inverse. Ils partent de leurs préjugés et cherchent des autorités pour les valider. Un professeur cite exclusivement Thomas d'Aquin sur l'euthanasie en ignorant tous les philosophes qui pensent différemment. Une enseignante transforme chaque fait divers en confirmation de ses obsessions idéologiques. Une animatrice utilise son origine étrangère pour légitimer les discours xénophobes.

Spinoza détruit les idoles. Eux les fabriquent.

Ce que Spinoza leur dirait aujourd'hui

Imaginons Spinoza face à nos "libres penseurs" contemporains.

Au professeur qui instrumentalise Thomas d'Aquin : "Vous faites exactement ce que les théologiens de mon époque faisaient : utiliser l'autorité d'un texte ancien pour éviter de penser par vous-même. Présenter une seule position philosophique comme vérité éternelle, c'est de l'endoctrinement, pas de l'enseignement."

À l'enseignante qui voit partout le déclin civilisationnel : "Votre 'déliquescence de la société' n'est que la projection de vos propres peurs. Vous utilisez Dieu et la tradition comme masques pour votre ressentiment personnel. La vraie décadence, c'est le refus de penser."

À l'animatrice qui renie ses origines : "Vous croyez vous élever en crachant sur ceux qui vous ressemblent. Mais vous ne faites que révéler votre servitude mentale. L'homme vraiment libre n'a pas besoin de mépriser les autres pour s'affirmer."

À l'éditeur de la collection "Libre Pensée" : "Vous profanez les mots. La libre pensée ne se décrète pas, elle se conquiert contre tous les pouvoirs, y compris le vôtre. Votre collection n'est qu'une prison dorée pour esprits domestiqués."

Les vrais héritiers contre les imposteurs

La libre pensée authentique n'a jamais disparu. Elle continue, discrète mais tenace, chez ceux qui :

Questionnent TOUTES les autorités, pas seulement celles qui les arrangent

Acceptent l'inconfort de la pensée complexe plutôt que le confort des certitudes

Préfèrent l'isolement intellectuel à la chaleur grégaire des meutes idéologiques

Risquent vraiment quelque chose pour leurs idées

Ces vrais libres penseurs ne paradent pas sur LinkedIn. Ils ne sont pas chroniqueurs sur les chaînes d'info continue. Ils ne publient pas dans des collections marketing. Ils cherchent, ils doutent, ils construisent patiemment une pensée qui leur est propre.

Pendant ce temps, l'industrie de la "libre pensée" tourne à plein régime. Mêmes auteurs, mêmes obsessions, mêmes circuits de distribution. Un entre-soi qui se congratule en boucle fermée tout en prétendant briser les tabous.

Le hurlement éternel

Spinoza n'a jamais cherché la facilité. Excommunié à 23 ans, menacé de mort, censuré, il a continué à penser et écrire. Son Éthique, publiée après sa mort, reste l'un des monuments de la philosophie occidentale.

Pourquoi ? Parce qu'il a eu le courage d'aller au bout de sa logique. Pas de compromis, pas de ménagement des susceptibilités, pas de calcul carriériste. Juste la recherche obstinée de la vérité par la raison.

Aujourd'hui, son exemple nous rappelle ce qu'est vraiment la libre pensée :

C'est accepter que nos plus chères croyances soient soumises à l'examen critique

C'est préférer une vérité dérangeante à un mensonge confortable

C'est construire sa pensée sur la raison, pas sur la tradition ou l'autorité

C'est assumer les conséquences de ses idées

Nos "libres penseurs" LinkedIn font exactement l'inverse. Ils cherchent le confort de la meute, la validation du groupe, la répétition du même. Ils appellent "courage" ce qui n'est que conformisme déguisé.

Reprendre les mots volés

L'enjeu n'est pas anodin. Quand on laisse les réactionnaires s'approprier le vocabulaire de l'émancipation, on perd la bataille des idées. "Libre pensée", "résistance", "dissidence" - tous ces mots sont systématiquement détournés par ceux qui incarnent exactement ce contre quoi ces concepts ont été forgés.

Spinoza nous montre la voie : ne pas céder sur les mots. La libre pensée, ce n'est pas répéter en boucle ses obsessions identitaires sur les réseaux sociaux. C'est accepter de soumettre TOUTES ses certitudes au tribunal de la raison.

Alors oui, Spinoza hurle encore. À travers les siècles, il nous rappelle que la vraie libre pensée est toujours subversive, toujours inconfortable, toujours minoritaire. Elle ne se vend pas en collection chez les grands éditeurs. Elle ne fait pas le buzz sur LinkedIn. Elle ne passe pas en boucle sur les chaînes d'info.

Elle existe dans le silence studieux de ceux qui cherchent vraiment à comprendre. Dans le courage de ceux qui osent penser contre leur propre camp. Dans l'obstination de ceux qui préfèrent la vérité au confort.

Spinoza a risqué sa vie pour ces idées. Nos "libres penseurs" contemporains risquent quoi ? De perdre quelques followers ?

C'est peut-être ça, la vraie déliquescence de notre époque : avoir transformé la libre pensée en produit marketing. Spinoza, du fond de son éternité, continue de hurler contre cette trahison.

Et nous, nous ferions bien de l'écouter.

#Spinoza #LinkedIn #libre pensée #philosophie