Marc — Perfect personal branding
Marc
Perfect personal branding
Marc a passé sa vie d'excellente santé à travailler. Robuste, fiable, il n'a jamais été malade.
Il quitta l'école à 12 ans pour rentrer comme ajusteur dans une entreprise de sidérurgie. De fil en aiguille, il devint contremaître puis directeur du département laminage.
Un beau jour, marié et père de quatre beaux enfants, il vit son entreprise rachetée par une major mondiale originaire d'Inde. Pendant que ses collègues se faisaient mettre à la porte les uns après les autres et que les syndicats impuissants s'accrochaient, Marc fonda sa petite société de boîtes de conserves et d'injecteurs pour Peugeot.
Cinq années plus tard il fit fortune et mit ses enfants à l'abri pour cinq générations.
Hélas, il apprit qu'il avait contracté un cancer de la tête du pancréas. Inopérable. Il lui restait entre six mois et un an. Mais les médecins nourrissaient un petit espoir car Marc était une force de la nature.
Six mois plus tard, il avait pris toutes ses dispositions pour sa chère femme et ses quatre enfants. Son usine qui avait encore prospéré était à l'abri, pour autant que cela fût possible.
Et Marc se retrouva sur son lit de mort. Certes, sa peau parcheminée était jaune comme ses yeux, son ventre énorme malgré les trente-cinq kilos perdus. Sa souffrance était insoutenable et ses parenthèses de lucidité de plus en plus rares. Mais il avait le sentiment d'une vie droite, accomplie, honnête. D'une réussite méritée pour sa chère femme et ses enfants adorés.
La souffrance devenant de pire en pire, il demanda aux médecins qu'on en finisse. Il lui restait sans doute quinze jours à vivre, plus aucun espoir, et aucun antalgique ne faisait plus d'effet.
Mais son avocat lui expliqua que tout suicide, assisté ou non, était une clause de revoyure pour son entreprise et son contrat de mariage. Pour ses assurances vie, pour l'héritage et les dons à sa femme.
Il serra les dents. Quinze jours passèrent.
Il vivait toujours. Sondé par tous les orifices, la bouche sèche, victime d'escarres multiples, en proie à d'atroces épisodes de délire où il arrachait ses perfusions, il ne mourait pas. Sa nature puissante par ailleurs refusait de céder.
Les médecins durent l'entraver contre le lit et le plongèrent dans un profond coma artificiel. Mais jour et nuit, il hurlait de douleur, ce qui s'entendait toutes portes fermées et apeurait tous les malades, tous les visiteurs du service oncologie.
Un mois de plus et Marc, collé à l'alèse du lit par le sang séché, le pus et autres liquides physiologiques, hurlait la bouche grande ouverte sans qu'aucun bruit ne sortît. Sa femme, ses enfants ne pouvaient plus venir le voir. Il pesait vingt-huit kilos, son ventre avait triplé, ses yeux ouverts et séchés ne brillaient plus et une odeur pestilentielle avait envahi la chambre. Même le Febrèze ne pouvait plus la cacher.
Le prêtre passait tous les jours pour l'onction et tous les jours, se félicitait de cette nature extraordinaire qui luttait pour la Vie contre la maladie, respectant à la lettre les préceptes sacrés de notre Seigneur.
Ce fut lorsque la tête de Marc se détacha du tronc, sept mois plus tard, qu'on pût enfin recouvrir le corps d'un ultime drap.
Les photos du corps circulèrent dans les réseaux sociaux grâce à Cathy, l'infirmière influenceuse sur Instagram. Tous les journaux relayèrent cette magnifique histoire de combat de la Vie contre la mort.
La femme de Marc devint riche et célèbre et les quatre enfants comme prévu à l'abri du besoin.
Marc fut canonisé en urgence trois ans plus tard, comme Saint-Marc-le-Pancréatique. Et des dizaines d'associations le prirent comme symbole de leur action pour la Vie contre toute forme de suicide assisté. Une petite tête de métal jaune comme de l'or pendant sous une croix représentant un porte-poches d'intraveineuses devint le logo coordonnant toute action pour la Vie.
Le 1er mai devint la fête du Travail et la Saint-Marc-le-Pancréatique. On vit fleurir des têtes de Marc partout dans les squares, les parcs, les places, dans un bronze spécialement patiné en jaune.
Il devint le saint patron de ceux qui luttent pour vivre et qui refusent toute mort assistée, tout suicide, toute facilité.
Ultime consécration : un émoji fut intégré à son effigie, utilisé sur LinkedIn comme symbole du courage et du développement personnel 😵
La République inscrivit dans la Constitution l'interdiction de tout soin palliatif. Elle était bien évidemment laïque.
Mais la laïcité était elle-même forte de principes sacrés.