La recherche d'une herméneutique par la vérité blanche chez Anatole France

Recherche15 juin 2000 · 2042 mots

La recherche d’une herméneutique par la vérité blanche chez Anatole France.

“ La vie humaine est tout entière souffrance, et il n’y a pas de trêve à ses maux ; mais ce qui pourrait être plus désirable que l’existence est enveloppé de ténèbres et voilé de nuages1. ”

Deux scientifiques, Charles Darwin et Charles Lyell, vont déclencher en France dans les années 1880-1890 un bouleversement sans précédent dans la pensée du siècle. Leurs ouvrages remettent en cause, sous l’égide de la science, de très nombreux principes qui faisaient de l’homme un être très à part dans l’ordre de la création. Ces évolutionnistes induisent un humain beaucoup plus ancien que ce que l’histoire des traditions enseignait auparavant. L’histoire terrestre et des espèces se compte sur une échelle d’une inimaginable lenteur, et reste soumise toujours aux mêmes lois, à une succession de cycles sans guère d’à-coups. Il n’existe pas de chaos successifs qui bouleverseraient le monde par révolutions instantanées et brutales. Les transformations géologiques et l’homme lui-même sont issus d’une évolution fluide et immensément lente, qui est loin d’être achevée.

Désormais, on avance froidement par la preuve scientifique que l’homme descend du singe, et que son évolution a demandé des millénaires sans chute ni création ex-nihilo. L’homme n’est qu’un maillon de cette évolution, il n’en est ni l’aboutissement, ni le centre. La Genèse biblique et de nombreux principes ancrés dans le catholicisme sont dès lors battus en brèche.

Cette négation brutale de tout anthropocentrisme entraîne chez Anatole France une rageuse remise en doute des croyances qui selon lui régissent la société. L’homme pensait “ fermement que la terre était le centre du monde et que tous les astres tournaient autour d’elle2. ” Ce géocentrisme classique impliquant anthropocentrisme était jadis rassurant. L’homme biblique, au centre, était le référent absolu du monde. Il était ce vers quoi tout convergeait, ce pour quoi existait tout ce qui existait. L’homme devenait dès lors le point culminant de toute hiérarchie, objet de la vision et de l’écoute divines3 :

“ Dieu n’avait pas d’autres enfants que les hommes, et toute sa création était aménagée d’une façon à la fois puérile et poétique, comme une immense cathédrale. Ainsi conçu, l’univers était si simple, qu’on le représentait au complet, avec sa vraie figure et son mouvement, dans certaines horloges machinées et peintes4. ”

La science bat en brèche cette conception cosmogonique rassurante. Mais l’évolution n’est pas salvatrice pour l’espèce humaine qui se retrouve encastrée dans un désert hostile qui rend l’homme à sa juste mesure.

“ La voûte du firmament est brisée. Notre œil et notre pensée se plongent dans les abîmes infinis du ciel5. Au-delà des planètes, nous découvrons, non plus l’Empyrée des élus et des anges, mais mille millions de soleils roulant [sic], escortés de leur cortège d’obscurs satellites, invisibles pour nous. Au milieu de cette infinité de mondes, notre soleil à nous n’est qu’une bulle de gaz et la terre une goutte de boue6. ”

Donc, est-ce à dire qu’avoir conscience de sa taille négligeable au regard de l’immensité insondable de l’univers est un sinistre héritage de l’acuité scientifique ? Dans ces années 1880-1890, Anatole France fait preuve d’une amertume métaphysique qui soumet au lecteur la question suivante : à quel stade de la pensée l’homme était-il le plus heureux ? Rassuré par un monde simple, l’homme s’imaginait être le roi des créatures. Dépossédé de son trône par la science, il se retrouve minuscule errant dans les sphères froides et méprisantes d’un univers sans borne, au milieu d’une sorte de néant qui le refuse. La recherche de la vérité se trouve logiquement elle-même relativisée : si l’homme est voué au néant, n’étant qu’un simple avatar de l’évolution, pourquoi persister dans une quête de la vérité qui n’apportera que déceptions ?

Dans l’Humaine Tragédie7, France expose l’initiation à la vérité d’un frère franciscain, Fra Giovanni, qui vit dans une foi aveugle mais somme toute confortable. A l’inverse de la traversée des cercles dans La Divine Comédie de Dante, le trajet initiatique de Fra Giovanni va se poursuivre non d’une manière centripète – du cercle extérieur au cercle central où se situe la connaissance, l’Amour – mais à l’inverse, vers le cercle extérieur, celui de la vérité universelle où l’homme est dilué.

Ce frère dépeint avec malice est l’allégorie de celui qui, empêtré dans ses certitudes et sa foi, vit dans un bonheur biblique un peu niet. Pour France, l’ignorance est la condition sine qua non de la « mauvaise foi » et par conséquent de la soumission aux dogmes, ce qui entraîne l’injustice des sociétés fondées sur la terreur par l’entremise des religions – thème prégnant s’il en est en cette fin de siècle8.

La vérité universelle s’incarne dans le personnage d’un diable byronien, ange noir et beau croisant la route de Giovanni : “ Parce que je suis l’Adversaire et parce que je suis l’Autre, je tenterai ces moines, et je leur dirai ce que tait Celui qui est leur ami. Et j’affligerai ces religieux en leur disant la vérité et je les contristerai en prononçant des discours raisonnables […] J’enfoncerai la pensée comme une épée dans leurs reins. Et quand ils sauront la vérité, ils seront malheureux. Car il n’y a de joie que dans l’illusion et la paix ne se trouve que dans l’ignorance.9 ”

Dans ces temps si fortement ancrés dans le positivisme et le darwinisme, le diable représente cette science qui prétend dévoiler le monde. Cependant, Anatole France démontre par l’ironie qu’au sein des ténèbres, ni la science ni l’ignorance ne peuvent se hisser à la vérité. Après tout, une herméneutique du bonheur humain serait une voie bien plus fondamentale, est-ce la vérité dévoilée qui lui donnera substance ?

Le bonheur francien est tout entier contenu dans ces paroles de Satan : “As-tu le bonheur ? Si tu as le bonheur, je ne prévaudrai pas contre toi. Car l’homme ne pense que dans la douleur, et il ne médite que dans la tristesse. Et tourmenté de craintes et de désirs, anxieux, il s’agite dans son lit et déchire son oreiller de mensonges. Pourquoi tenter cet homme ? Il est heureux10.”

Rechercher la vérité entraîne le malheur de celui qui ne peut trouver, heurté au mur des illusions. Celui qui dépasse ce malheur est sans doute celui qui comble, dans une inacceptable facilité, la douloureuse interrogation par le mensonge, les dogmes ou la foi. Le mensonge apporte le réconfort de ce qui comble les vides, à travers une rassurante certitude néanmoins trop trouble pour le penseur honnête. Or, seule l’absence de bonheur semble guider l’humanité dans son appréhension de l’univers. Les uns refusent l’univers tel qu’il est et se drapent dans un mensonge  qui devient le seul admissible, les autres veulent accepter l’univers tel qu’il s’impose et partent en croisade vers la vérité, avec l’arme de la pensée, pour tenter de la dénuder. Mais ni d’un côté, ni de l’autre, le bonheur ne semble possible à atteindre.

“Fra Giovanni, puisque tu as voulu d’aventure prendre la Vérité pour dame et amie, il t’importe grandement de savoir d’elle tout ce que savoir se peut. Or, apprends qu’elle est BLANCHE. Et par son apparence, que je te fais connaître, tu découvriras sa nature, ce qui te sera fort utile pour t’accointer d’elle et l’embrasser avec toutes sortes de mignardises, à la façon d’un ami caressant son amie11.”

Le diable, moqueur, englobe et dépasse la théorie platonicienne de la vérité pure, en démontrant que si la pureté n’est pas de ce monde, alors la vérité elle-même est impure. Dans ce cas, elle n’existe pas : la seule vérité probable à admettre est ainsi qu’il n’y a pas de vérité, ou que toutes se valent :

“ “Messer Platon, qu’est-ce que le pur ? [...] Vous affirmez que la connaissance est pure quand elle est privée de tout ce qui se voit, s’ouït, se touche, et généralement s’éprouve12. [...] La vérité sera pure aux mêmes conditions. C’est-à-dire, moyennant qu’on la rende muette, aveugle, sourde, cul-de-jatte, paralytique, percluse de tous ses membres. Et je reconnais volontiers qu’en cet état, elle échappera aux illusions qui se jouent des hommes, et ne courra pas le guilledou. [...]Or, si ce caractère [de blancheur définissant la vérité], comme je viens de l’établir contre Platon lui-même, ne peut être la pureté, il est croyable que c’est l’impureté, laquelle impureté est la condition nécessaire de tout ce qui existe. Car nous venons de voir que le pur n’a ni vie ni connaissance13. Et tu as suffisamment éprouvé, j’imagine, que la vie et tout ce qui s’y rapporte se trouve [sic] composé, mélangé, divers, tendant à croître ou à diminuer, instable, soluble, corruptible, et non pur14. ”

L’univers francien est fragmenté, particulaire, il n’est pas monolithique ce qui le rendrait purement déchiffrable. Dès lors,  il semble que la vérité ne puisse guère être appréhendée par l’homme qui ne perçoit du monde que des fractions de vérité. S’il croit pouvoir trouver la vérité pure en se tournant vers un Dieu pur, il se plonge dans l’illusion. Dès lors, la vérité est inconnaissable. Puisque la vérité est composite et contradictoire, ce qu’elle donne à voir reste aussi fragmentaire que la perception que peut avoir l’homme de l’univers. Un homme, une perception, une vérité – ou un mensonge.

“Sache donc que la Vérité, ta dame bien-aimée, est faite d’éléments où se rencontrent l’humide et le sec, le dur et le mou, le froid et son contraire15, et qu’il en est de cette dame comme des dames charnelles en qui le tendre et le chaud n’est pas répandu également sur tout le corps. [...] J’ai le regret de te quitter, ami. Mais je ne puis durer plus longtemps près de toi. Car j’ai beaucoup de contradictions à porter aux hommes16.”

La vérité est blanche car le blanc est le mélange de toutes les couleurs, comme le montre le disque de Newton. La vérité est la somme de toutes les contradictions. Malgré le fait que toutes les couleurs soient fondues et incorporées dans le blanc, aucune d’entre elles n’est reconnaissable lorsque le disque tourne. L’homme goûte l’existence de la vérité, mais non son être : il sait qu’elle existe sans pouvoir en différencier les composantes. Pour France comme pour Protagoras, l’homme est donc à la mesure de toutes choses.

“Contemple la vérité blanche que tu désirais connaître. Et sache qu’elle est faite de toutes les vérités contraires, en même façon que de toutes les couleurs est composé le blanc. [...] Il est vrai qu’on n’y voit que du feu.”

La vérité blanche n’est assimilable que partielle et contradictoire, puisqu’elle masque tous ses constituants, mais elle fait toutefois souffrir ceux qui combattent pour l’atteindre, tout en s’éloignant d’eux au fur et à mesure. Dans ce cas, pourquoi mourir pour elle ? “C’est une grande niaiserie que le « connais-toi toi-même » de la philosophie grecque. Nous ne connaîtrons jamais ni nous ni autrui17.”

La quête de la vérité est donc absurde. Ni la science, ni la raison, ni la croyance, ni le rêve ne peuvent porter la vérité à la connaissance. Sans l’anthropocentrisme désormais rejeté, point de vérité, point de salut.

“L’homme est, par essence, une sotte bête dont les progrès de son esprit ne sont que les vains effets de son inquiétude. C’est pour cette raison, mon fils, que je me défie de ce qu’ils nomment science et philosophie, et qui n’est, à mon sentiment, qu’un abus de représentations fallacieuses, et, dans un certain sens, l’avantage du malin Esprit sur les âmes. [...] Qu’est-ce que la connaissance de la nature, sinon la fantaisie de nos sens ? 18”

Toutefois, le scepticisme relativisant de France n’annule pas la recherche herméneutique ; dans l’horizon pessimiste de cette vérité blanche qui définit non ce qu’elle est, mais ce qu’elle n’est pas, nul dogme ne peut valoir plus qu’un autre.

Cette constatation affirme donc la nécessité humaine fondamentale d’user de la libre-pensée pour acquérir sinon une herméneutique, du moins le bonheur de ne se fondre dans aucune soumission. S’il ne s’agit plus de découvrir la vérité, il s’agit pour le moins d’initier une quête vers la dénonciation du mensonge. Et ceci, pour un cherchant en quête de sens, est loin d’être négligeable… C’est en tout cas le fondement de l’humanisme francien.

Boris Foucaud, Paris, mars 2007

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