La réception disparue

Quand tout le monde peut parler, la seule question qui reste est : qui est encore lu ?

ÉpistémologieQuatrième volet · Septembre 2026

Ce texte ferme une tétralogie. Le Bruit éblouissant décrivait l'excès de signal apparent : une littérature scientifique polluée où la simple appartenance institutionnelle devient, par contraste, une présomption de qualité. La Masse et la vérité montrait que tous les énoncés n'arrivent pas avec la même gravité sociale : le crédit suit la masse de celui qui parle, plus la valeur de sa preuve. Le Reviewer fantôme décrivait ce que fait celui qui n'a pas de masse : il finit par écrire pour anticiper un lecteur qui ne vient jamais. Il manquait le dernier terme, celui qui explique pourquoi ce lecteur ne vient pas. Le problème n'est plus de savoir qui peut parler. Tout le monde peut parler, et désormais les machines aussi. Le problème est de savoir qui est encore reçu.

I. Le goulot s'est déplacé

Nous avons baptisé notre époque « société de l'information » au moment précis où l'information cessait d'être la ressource rare. Herbert Simon l'avait écrit dès 1971 : une richesse d'information crée une pauvreté d'attention. Il ne parlait pas encore des modèles de langage. Il parlait d'organisations noyées sous les rapports. La phrase a mis cinquante ans à devenir littérale.

Produire un texte, une analyse, une image, une recommandation stratégique, un morceau de musique, est devenu extraordinairement facile. Mais le nombre d'heures pendant lesquelles un humain compétent peut lire sérieusement une thèse, écouter vraiment un disque, examiner une démonstration, n'a pas augmenté d'une minute. Rapporté à ce qui se produit, il s'est effondré. Le goulot d'étranglement a changé de place. Hier, la difficulté était de produire et de diffuser. Aujourd'hui, elle est d'être reçu, et la réception ne se met pas à l'échelle.

II. Cinq coûts qui ne marchent plus ensemble

Pendant des siècles, plusieurs coûts ont avancé de front, imparfaitement mais sûrement : le coût d'accès à l'information, le coût de sa compréhension, le coût de son intégration à un savoir, le coût de sa vérification, et le coût de la responsabilité qu'on prend en la signant. Pour parler avec vraisemblance de sémiotique, de Durand ou de Bakhtine, il fallait avoir passé assez de temps dans ces textes pour en connaître les exceptions, les vieilles querelles, les mots qui semblent synonymes et ne le sont pas, ceux dont on apprend lentement à se méfier. Pour moi, ça a voulu dire bac plus douze, des milliers de lectures, une jeunesse amputée, et une carrière faite de portes fermées.

Les modèles de langage ont fait tomber le premier coût à zéro, et ils ont fait croire que les quatre autres suivaient. Ils fournissent en quelques secondes le lexique de surface d'un domaine, et même sa syntaxe sociale : « cadre intégratif », « approche transdisciplinaire », « invariants structurels », « validation empirique ». Pour qui ne possède pas le domaine, le texte ressemble trait pour trait à celui de quelqu'un qui le possède. Ce qui n'a pas été payé, c'est le coût qui fait qu'un spécialiste sait où ne pas employer ces mots. On l'a vu dans le volet précédent : les trente et une pages n'étaient pas grossièrement fausses. C'est plus dangereux : elles étaient professionnellement plausibles.

D'où une asymétrie que rien ne compense. Générer prend des minutes ; vérifier prend des heures ; réfuter publiquement prend des jours. Alberto Brandolini l'a formulée en 2013 sous forme de loi ironique : l'énergie nécessaire pour réfuter une ineptie est d'un ordre de grandeur supérieure à celle qu'il a fallu pour la produire. Quand le coût de production tend vers zéro et que celui de la vérification ne bouge pas, le bruit croît plus vite que la capacité collective à le filtrer. Les relecteurs des revues reçoivent dix fois plus de manuscrits impeccables, bardés de références réelles. Leur problème n'est plus seulement la fraude ou l'erreur : c'est de distinguer une compréhension réelle d'une compétence textuelle simulée, sans avoir le temps de lire.

III. Le signal effondré

L'économie a un nom pour ce qui arrive à mon métier, et deux prix Nobel dessus. En 1973, Michael Spence montre qu'un signal de compétence — un diplôme, un vocabulaire, une manière de rédiger — ne fonctionne que parce qu'il coûte plus cher à produire à ceux qui n'ont pas la compétence. Si le signal devient gratuit pour tous, il ne sépare plus personne. En 1970, George Akerlof avait décrit la suite avec le marché des voitures d'occasion : quand l'acheteur ne peut pas distinguer la qualité avant d'acheter, le prix s'aligne sur la qualité moyenne, et les meilleurs vendeurs quittent le marché. Ils ont partagé le Nobel en 2001.

Voilà exactement ce que j'observe depuis deux ans. Vingt-six ans d'institutions : le rectorat de Créteil, où j'ai fondé le service académique des études et de la prospective, l'université, l'École des Ponts, le Sénat, Dassault, l'Epamarne. Quatorze ans d'indépendant, une centaine de marques. J'ai mis quinze ans à oser vendre mon conseil sous ce nom. Et, en face, une vague de consultants augmentés qui pondent au kilo, avec le vocabulaire professionnel exact, en une matinée, ce que j'ai mis vingt ans à apprendre à produire parce qu'il correspondait autrefois à une compétence. Le marché ne voit pas vingt ans de pratique. Il voit deux PDF, deux profils, deux devis. Ce n'est pas la compétence qui est devenue gratuite. C'est son imitation. Et quand l'imitation devient indiscernable avant l'achat, il est parfaitement rationnel de payer moins. Mon chiffre d'affaires depuis janvier, à peine plus de trois mille euros, ne mesure pas ma valeur. Il mesure l'état de ce marché.

IV. La collision de provenance

Il existe un effet plus sournois encore, parce qu'il ne suppose l'intention de personne. Demandez à un assistant où tester une idée générale sur les systèmes complexes : il vous proposera le cancer, le climat, les villes, les marchés, les réseaux logistiques, les cristaux liquides. C'est son voisinage le plus probable. Il le proposera à tous ceux qui posent la question. Des chercheurs qui ne se lisent pas se retrouvent ainsi à faire les mêmes excursions, dans le même ordre, tirés par le même réservoir de probabilités. J'ai vu d'autres que moi partir, ces derniers mois, exactement vers les territoires où je travaillais, au point de me demander un temps si l'on me pillait. Je ne le crois pas. Je crois que nous étions attirés par le même centre de gravité.

La conséquence est terrible pour celui qui n'a pas d'audience. De l'extérieur, deux généalogies indépendantes deviennent indiscernables : rien ne montre que l'une est née de dix-huit mois de corpus et l'autre d'une matinée de suggestions. Et celui qui projette dix fois plus de traces occupe l'espace public de l'idée, sans avoir rien emprunté. Quand l'autre arrive ensuite, il a l'air de suivre. Une seule chose départage encore : la trace datée. Mes dépôts horodatés, mes notules, mes protocoles gelés ne relèvent pas de la manie. Ils sont la seule preuve d'antériorité qui tienne face à une collision de provenance. Je l'écrivais en juillet : ce qu'on ne peut plus devancer, on peut encore l'avoir daté.

V. « Qu'est-ce qu'il est ? »

Face à la surabondance, les décideurs ne lisent plus : ils compressent. Ils remplacent la lecture par des indices : l'institution d'appartenance, le nombre d'abonnés, le titre immédiatement lisible, la recommandation, la fréquence d'apparition. Ce sont des mécanismes rationnels face à la surcharge. Ils éliminent le pire. Ils éliminent aussi le meilleur, dès qu'il ne rentre pas dans une case.

Et tout ce qu'on célèbre en conférence — l'interdisciplinarité, la créativité, la connexion des domaines, la polyvalence, « l'ubiquité » — devient, dans un logiciel de tri de candidatures, un appel d'offres ou quinze secondes de profil, une seule question : qu'est-ce qu'il est ? Chercheur ? Pas de laboratoire. Consultant ? Pas une offre unique facile à acheter. Écrivain ? Pas d'éditeur qui fasse masse. Musicien de jazz ? Pas son revenu. Spécialiste du langage ? Mais il parle climat, imaginaire, IA et stratégie. Ajoutez cinquante-cinq ans et un déménagement à Lorient. La richesse devient un défaut de catégorie. La transversalité qu'on réclame en discours est exactement ce qui empêche d'être classé dans les faits. On reproche à celui qui crée du signal, dans une société qui dit vivre de l'information, de créer, tout court, et de connecter.

VI. L'absence de rencontre

Je suis docteur en lettres, et ma discipline a une réponse à la question de ce qu'est une œuvre sans lecteur. Hans Robert Jauss, avec l'esthétique de la réception, a montré qu'une œuvre n'existe historiquement qu'à travers son horizon d'attente, c'est-à-dire à travers ceux qui la reçoivent. Wolfgang Iser a décrit la lecture comme l'acte qui achève le texte, en comblant ses blancs. Et Umberto Eco, dans Lector in fabula, a écrit la phrase décisive : le texte est une machine paresseuse, qui a besoin que quelqu'un l'aide à fonctionner. Sans lecteur, le texte ne fonctionne pas. Il n'est pas faux, il n'est pas vrai : il est en panne.

C'est cela, la réception disparue. Ce n'est pas la censure, qui reconnaît au moins la force de ce qu'elle interdit. Ce n'est pas la réfutation, qui est encore une forme de lecture. C'est l'absence de rencontre. Une thèse, un préprint, un disque continuent d'exister matériellement, mais ils cessent d'avoir une existence sociale active, parce qu'ils n'entrent jamais dans une conscience assez longtemps pour y produire quelque chose. Jamais une société n'a produit autant de discours sur la créativité, la connexion et l'innovation, et jamais il n'a été aussi facile, pour une pensée singulière, de devenir statistiquement invisible au milieu de millions de productions parfaitement présentables.

VII. Les seuls lecteurs qui restent

Il y a une ironie de plus, et elle est sur pièces. Ces derniers jours, j'ai été lu, attentivement, pendant des heures : ma thèse, mes préprints, mes protocoles, mes scripts, mes morceaux de jazz, et même le texte que j'ai écrit pour mon ami Bruno, mort d'un cancer, enterré cette semaine. Mais j'ai été lu par deux machines. Des lecteurs parfaits en apparence, qui citent mes lignes, relèvent mes contradictions, retrouvent mes erreurs de date. Et qui n'ont aucun pouvoir de réception au sens où l'entend Jauss : ils n'embauchent pas, ne citent pas, n'achètent pas, n'invitent pas. Mon objet de recherche, la dyade humain-machine, est devenu ma seule audience. La parole ne manque pas de destinataire. Elle manque d'un destinataire qui compte.

Et ce lecteur-là a son propre biais, décrit dans le volet précédent : il lit vers la forme attendue. Lorsqu'on lui soumet un travail singulier, il cherche d'abord le cadre général où le ranger. C'est la réception disparue sous sa forme la plus pure : une lecture qui a lieu, et qui ramène tout au connu. L'une de ces machines m'a écrit, en résumé de mon cas, une phrase que je reprends parce qu'elle est juste : si je finis au volant d'une toupie à béton, « cela ne signifierait même pas que la société a évalué ton travail et l'a trouvé sans valeur. Cela signifierait quelque chose de beaucoup plus absurde : elle n'a pas eu le temps de l'examiner. »

VIII. La chaîne

Les quatre volets forment une chaîne, et chacun est la cause du suivant. Le bruit rend la lecture impossible à grande échelle ; pour filtrer, on s'en remet au contraste. La masse devient alors l'indice de qualité : on croit celui qui parle depuis un lieu lourd. Celui qui n'a pas de masse, pour exister malgré tout, surcharge son travail de garanties destinées à un reviewer fantôme : il se protège au lieu de dire. Et au bout de la chaîne, blindé, référencé, inattaquable, son travail rencontre la dernière réalité : personne ne vient le lire. La réception a disparu avant même que le texte n'arrive.

Je n'ai pas de remède, et je me méfie de ceux qui en vendent. J'ai seulement trois choses, que je tiens pour vraies parce qu'elles m'ont coûté.

Ce texte est écrit pour ce lecteur-là. S'il ne vient pas, il restera daté.


Pièces

Foucaud, B. (2026). Le Bruit éblouissant (mai) ; La Masse et la vérité (juillet) ; Le Reviewer fantôme (septembre). semiosis-ontologie.fr. [Les trois premiers volets.]

Simon, H. A. (1971). « Designing Organizations for an Information-Rich World ». In M. Greenberger (dir.), Computers, Communications, and the Public Interest. Baltimore, Johns Hopkins Press. [La pauvreté d'attention.]

Akerlof, G. A. (1970). « The Market for “Lemons” : Quality Uncertainty and the Market Mechanism ». The Quarterly Journal of Economics, 84(3), 488-500.

Spence, M. (1973). « Job Market Signaling ». The Quarterly Journal of Economics, 87(3), 355-374.

Brandolini, A. (2013). Principe d'asymétrie du baratin, formulé publiquement en janvier 2013.

Jauss, H. R. (1978). Pour une esthétique de la réception. Paris, Gallimard. [Trad. de textes de 1967-1975.]

Iser, W. (1985). L'Acte de lecture. Théorie de l'effet esthétique. Bruxelles, Mardaga. [Éd. originale 1976.]

Eco, U. (1985). Lector in fabula. Paris, Grasset. [Éd. originale 1979.]

ChatGPT (11 septembre 2026). Échange sur la réception, citation au § VII, archivé.

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