L'Allemagne veut commander l'Europe. Avec quelle armée ?

Défense19 février 2026 · 4419 mots

Pourquoi Berlin ne rattrapera pas en trois ans ce que Paris a construit en soixante — et pourquoi ça change tout.

Boris Foucaud — Février 2026 PhD SHS — Analyse géostratégique

Synthèse

L’Allemagne prétend devenir le leader militaire européen. Washington l’y encourage : le SACEUR — commandement suprême des forces alliées en Europe — pourrait passer à un général allemand. Berlin y croit. Friedrich Merz engage 500 milliards d’euros. Les éditorialistes s’extasient.

Cet article démontre, chiffres et sources à l’appui, que cette ambition est une chimère dangereuse. L’Allemagne part de trop loin, va trop lentement, achète américain, n’a aucune expérience opérationnelle et sabote méthodiquement les projets européens dès qu’ils sont menés par la France.

Face à elle, un axe franco-britannique opérationnel existe déjà. Renforcé en juillet 2025 par la Déclaration de Northwood — premier texte affirmant que les dissuasions nucléaires française et britannique peuvent être coordonnées —, il constitue la seule architecture crédible de défense européenne dans un monde où Washington se retire et où Moscou se régénère.

L’Europe n’a pas 30 ans devant elle. Elle a 3 ans à compter du cessez-le-feu ukrainien. L’horloge tourne. Et l’Allemagne n’a même pas de montre.

I. La promesse : 500 milliards et un chapeau de général

Le 24 février 2022, trois jours après le déclenchement de l’invasion russe de l’Ukraine, Olaf Scholz monte à la tribune du Bundestag et prononce le mot « Zeitenwende » — tournant historique. Il annonce 100 milliards d’euros de fonds spécial pour la Bundeswehr. L’Allemagne, promet-il, va redevenir une puissance militaire. 78 % des Allemands approuvent.

Trois ans plus tard, son successeur Friedrich Merz va plus loin. Le frein constitutionnel à l’endettement est levé pour les dépenses militaires. Le budget défense grimpe à 108 milliards d’euros pour 2026, soit 3,5 % du PIB visé d’ici 2029. Le cadre total de procurement atteint 377 milliards d’euros sur 320 programmes. L’Allemagne se réarme massivement. Sur le papier.

Pendant ce temps, à la Conférence de Berlin sur la sécurité, l’ambassadeur américain auprès de l’OTAN, Matthew Whitaker, exprime un souhait limpide : que l’Allemagne prenne « le rôle de leader de l’OTAN » et, à terme, le poste de SACEUR. Le commandement suprême des forces alliées en Europe, tenu par un Américain sans interruption depuis Eisenhower en 1951.

Il faut relire cette proposition lentement pour en mesurer l’absurdité stratégique.

II. La réalité : une armée Potemkine

Ce que disent les chiffres

Derrière les annonces, la Bundeswehr reste dans un état que les rapports officiels eux-mêmes qualifient de « catastrophique ». Le ministère fédéral de la Défense publie chaque année un rapport sur l’état de préparation des forces. Les données sont accablantes.

Matériel terrestre. L’artillerie allemande dans son ensemble — canons et lance-roquettes confondus — est moins nombreuse que l’artillerie d’une seule division polonaise. L’Allemagne dispose de 109 obusiers automoteurs PzH 2000, dont seulement 30 % étaient en état opérationnel selon Defense Express. Les stocks de munitions permettraient environ trois jours de combat intensif. En 2023, lors d’un exercice de la 10e division blindée, les 18 véhicules de combat Puma engagés sont tombés en panne — les 18.

Aviation. Les hélicoptères Tiger affichent un taux de disponibilité de 40 %. Les NH90 sont chroniquement cloués au sol. Les Tornado, vétustes appareils des années 1980, doivent être remplacés par 35 F-35 américains dont les premiers exemplaires n’arriveront qu’en 2026 — pour un entraînement initial aux États-Unis. La pleine capacité opérationnelle n’est pas attendue avant 2030. En attendant, la moitié des pilotes allemands ne satisfont pas aux exigences d’entraînement de l’OTAN, faute d’appareils disponibles.

Marine. En 2018, la marine allemande avait zéro sous-marin opérationnel — sur six. La frégate de nouvelle génération F-125, livrée par l’industrie, a été refusée par la marine pour non-conformité. La situation s’améliore lentement mais reste loin des standards d’une puissance maritime.

Personnel. La Bundeswehr compte environ 180 000 soldats d’active pour un objectif de 203 000 d’ici 2031. Vingt mille postes restent vacants en permanence. Le recrutement est un échec structurel : culture pacifiste post-1945, marché du travail tendu, image dégradée de l’institution. Les forces spéciales KSK ont été partiellement dissoutes après des scandals d’infiltration néonazie. La conscription « modèle nordique » annoncée pour janvier 2026 peine à produire des résultats.

Ce que disent les experts

Le général à la retraite Erich Vad, ancien conseiller militaire d’Angela Merkel, a déclaré que 100 milliards ne suffisaient pas — qu’il en fallait au minimum 300, rien que pour atteindre le niveau de préparation minimal. Les munitions seules nécessitent 20 milliards. Les réparations d’infrastructure : 50 milliards. Sans compter les équipements neufs.

L’Institut de recherche IFRI notait en 2023 que la Bundeswehr souffre de trois défis structurels majeurs : un taux de disponibilité matérielle catastrophique dû à un retard de maintenance chronique, une crise de ressources humaines insurmontable à court terme, et des processus de procurement d’une lenteur bureaucratique légendaire. Le bureau fédéral des achats (BAAINBw) cumule 1 300 postes vacants — soit 11 % de ses effectifs.

L’argent revient à Washington

Sur les 100 milliards du Sondervermögen de 2022, seuls 30 milliards avaient été effectivement dépensés en équipements deux ans plus tard. Et l’essentiel de ce qui a été commandé est américain : 35 F-35 Lightning II (Lockheed Martin), des hélicoptères Chinook (Boeing), des systèmes de défense antiaérienne Patriot (Raytheon). L’argent de la défense allemande coule vers le Pentagone par un autre guichet.

Ce choix n’est pas anodin. Acheter du F-35, c’est accepter que les plans de vol soient traités par des serveurs Lockheed Martin avant que l’avion ne décolle. Le Danemark l’a découvert à ses dépens lorsqu’il a réalisé que ses propres F-35 transmettaient leurs données à Washington — y compris pour défendre le Groenland que Washington menace d’annexer.

L’Allemagne construit sa « souveraineté » militaire avec des armes américaines. C’est un oxymore stratégique.

III. Zéro combat : le trou noir opérationnel

Voici le fait que personne ne mentionne dans les articles enthousiastes sur le réarmement allemand : la Bundeswehr n’a aucune expérience de combat significative depuis 1945.

L’Afghanistan ? L’Allemagne y a déployé des troupes dans le cadre de l’ISAF, principalement dans le nord « calme » du pays, avec des règles d’engagement si restrictives que ses propres alliés les qualifiaient de « caveats ». L’Allemagne avait la réputation, dans l’OTAN, d’être la nation qui refusait de se battre.

C’est tout. En 80 ans, c’est tout.

Comparaison : la France

La France a conduit plus de 106 opérations extérieures depuis 1995. Depuis les années 2000, entre 7 000 et 14 000 militaires sont déployés en permanence sur des théâtres opérationnels actifs.

Voici une liste non exhaustive des engagements français des vingt-cinq dernières années :

Afghanistan (2001-2014) : 70 000 militaires déployés au total, combat réel dans les vallées de Kapisa et Surobi, 90 morts.

Côte d’Ivoire — opération Licorne (2002-2015).

Libye — opération Harmattan (2011) : la France mène la coalition qui détruit les forces de Kadhafi. Projection de puissance aéronavale autonome.

Mali — opération Serval (2013) : en 72 heures, l’armée française projette 2 500 hommes sur 1 000 km et stoppe l’avancée jihadiste vers Bamako. Aucune autre armée européenne n’en est capable.

Sahel — opération Barkhane (2014-2022) : 5 000 hommes déployés en permanence sur cinq pays, contre-terrorisme en environnement désertique.

Centrafrique — opération Sangaris (2013-2016).

Irak/Syrie — opération Chammal (2014-présent) : frappes aériennes et artillerie contre Daech.

Estonie — mission LYNX (OTAN, flanc est).

Roumanie — mission AIGLE (OTAN, flanc est, nation-cadre).

L’armée française est, dans son ensemble, un corps expéditionnaire projetable à hauteur de 30 000 hommes, capable d’intervenir simultanément sur plusieurs théâtres et dans tous les milieux — terre, mer, air, espace, cyber. Elle l’a prouvé, sous le feu, à répétition, pendant des décennies.

L’Allemagne n’a rien de comparable. Rien. Et l’argent n’achète pas l’expérience du combat.

IV. L’industrie souveraine : la France a, l’Allemagne veut

La BITD française

La France est le seul pays européen disposant d’une Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) complète et souveraine :

Dassault Aviation : Rafale, le seul avion de combat européen entièrement souverain. Du réacteur Safran M88 au radar Thales RBE2 AESA, chaque composant est français. Aucune dépendance à Washington pour les plans de vol, les pièces détachées ou les autorisations d’export. 507 appareils commandés à ce jour, des dizaines de milliards d’euros de contrats export.

Naval Group : sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), sous-marins d’attaque (SNA Barracuda), frégates, porte-avions.

MBDA : missiles de croisière (Scalp/Storm Shadow), missiles air-air (MICA, Meteor), missiles antinavires, systèmes sol-air.

Safran : moteurs d’avions militaires, équipements de navigation, optronique.

Thales : radars, systèmes de communication militaire, satellites, cyberdéfense.

KNDS (Nexter) : chars Leclerc, canon Caesar, artillerie.

Cette BITD a été construite sur 60 ans de choix politiques coûteux — la dissuasion nucléaire autonome, le refus de dépendre de l’OTAN pour l’essentiel, le maintien de filières industrielles complètes même quand c’était ruineux. C’est le prix de la souveraineté.

L’Allemagne : une industrie de défense fragmentée et dépendante

L’Allemagne dispose de Rheinmetall (blindés, munitions), de KMW (chars, qui a fusionné avec Nexter dans KNDS), et d’Airbus Defence — la branche défense d’un consortium civil. Pas de motoriste militaire souverain. Pas de constructeur aéronautique militaire autonome : le dernier avion de combat conçu et produit en Allemagne était le Messerschmitt Me 262. En 1944.

Le Eurofighter Typhoon est un projet à quatre nations. Le F-35 est américain. Le NH90 est multinational et dysfonctionnel. Les Leopard 2, fierté industrielle, souffrent de pénuries de pièces si sévères que les chars envoyés à l’Ukraine ont dû être reconditionnés à partir de stocks de réserve. KMW produit au maximum 50 chars neufs par an.

Construire une industrie de défense intégrée et souveraine ne se fait pas en cinq ans. La France y a consacré six décennies.

V. Le sabotage méthodique : partenaire le jour, concurrent la nuit

L’Allemagne ne se contente pas de ne pas pouvoir. Elle empêche activement.

SCAF : le vampirisme industriel

Le Système de Combat Aérien du Futur (SCAF), projet franco-allemand-espagnol estimé à plus de 100 milliards d’euros, devait incarner l’avenir de l’aviation de combat européenne. Dassault en assure le leadership pour l’avion, Airbus pour les drones et le « cloud de combat ».

Pendant des années, Airbus Defence (branche allemande) a tenté de prendre le contrôle du programme, exigeant un accès complet aux brevets Dassault — notamment les technologies furtives et les systèmes de combat du Rafale. La BDLI (lobby aéronautique allemand) a publié une note interne accusant Dassault d’être « dogmatique et intransigeant » et déclarant que le programme revenait à « consolider unilatéralement l’industrie aérospatiale en France ». Traduction : l’Allemagne voulait les bijoux sans payer la dot.

Pendant que Berlin sabotait le SCAF par l’intérieur, l’Allemagne achetait des F-35 américains. On ne peut pas prétendre construire l’avion de combat européen tout en achetant le concurrent.

Mise à jour — 18 février 2026 : Le chancelier Friedrich Merz a déclaré sur le podcast Machtwechsel que l’Allemagne « n’a pas besoin du même avion que la France », invoquant des divergences sur la capacité nucléaire et les opérations sur porte-avions. Il a ajouté que si le problème n’était pas résolu, « nous ne pourrons pas poursuivre le projet », et que « d’autres en Europe » étaient prêts à travailler avec Berlin. La fédération aéronautique allemande (BDLI) et le syndicat IG Metall ont simultanément appelé Berlin à développer son propre chasseur sans Dassault. Ce n’est pas une menace sur le SCAF. C’est l’annonce de son assassinat — planifié, méthodique, et en préparation depuis des années.

MGCS : l’enlisement organisé

Le char de combat du futur (Main Ground Combat System), censé remplacer le Leclerc et le Leopard 2, est dans le même coma. L’Allemagne ralentit systématiquement les négociations sur le partage industriel. Résultat : le programme accumule des années de retard.

IRIS² : le coup de poignard spatial

Dernier acte en date, et le plus révélateur. L’Union européenne a investi plus de 10 milliards d’euros dans IRIS², constellation de connectivité sécurisée souveraine, censée être l’alternative européenne à Starlink. Airbus est au cœur du programme.

En février 2026, l’Allemagne annonce un projet parallèle : LEO-MilSat, une constellation militaire en orbite basse, développée par Rheinmetall et OHB. Un « OneWeb militaire » souverain, national, allemand. Concurrent direct d’IRIS². Au moment même où Bruxelles appelle à l’unité, Berlin avance seul.

Le message est limpide : l’Allemagne ne veut pas d’une souveraineté européenne collective. Elle veut la sienne, financée par les Européens quand c’est possible, construite seule quand ça l’arrange.

Le pattern est invariable

Aviation — Projet européen : SCAF (avec France) → Ce que fait l’Allemagne : achète des F-35 américains ; Merz annonce la sortie

Blindés — Projet européen : MGCS (avec France) → Ce que fait l’Allemagne : ralentit les négociations

Spatial — Projet européen : IRIS² (UE) → Ce que fait l’Allemagne : lance LEO-MilSat concurrent

Ukraine — Projet européen : aide européenne → Ce que fait l’Allemagne : livre au compte-gouttes, stocks vides

Commerce — Projet européen : PAC / Agriculture → Ce que fait l’Allemagne : pousse Mercosur pour BMW

Énergie — Projet européen : transition commune → Ce que fait l’Allemagne : a détruit le nucléaire, dépend du GNL US

Partenaire le jour. Concurrent la nuit. Depuis 70 ans.

VI. L’axe qui existe déjà : Paris-Londres-Kyiv

Pendant que Berlin palabre et commande des PowerPoints, une architecture de défense opérationnelle se construit. En silence.

Lancaster House 2.0 et la Déclaration de Northwood

Le 10 juillet 2025, au 37e sommet franco-britannique, Emmanuel Macron et Keir Starmer signent le « reboot » des traités de Lancaster House. L’acte fondateur est la Déclaration de Northwood : pour la première fois dans l’histoire, la France et le Royaume-Uni affirment que leurs dissuasions nucléaires, bien qu’indépendantes, peuvent être coordonnées, et qu’il n’existe aucune menace extrême contre l’Europe qui ne provoquerait une réponse de leurs deux nations.

C’est un séisme stratégique que personne n’a commenté à sa juste mesure.

Paris et Londres représentent ensemble près de 40 % du budget de défense des alliés européens et plus de 50 % des dépenses européennes de recherche et technologie. Les deux seules puissances nucléaires européennes. Les deux seuls sièges permanents européens au Conseil de sécurité de l’ONU. Les deux seules armées européennes avec une capacité de projection globale et une expérience de combat continue.

Lancaster House 2.0 crée :

La Combined Joint Force (CJF), qui remplace l’ancienne force expéditionnaire conjointe avec une capacité opérationnelle accrue.

Un Corps combiné franco-britannique pour soutenir la défense de l’OTAN au niveau divisionnaire.

Une « Entente Industrielle » pour le développement conjoint d’armes complexes : nouveau missile de croisière antinavire (FCASW), nouveaux Storm Shadow/Scalp, coopération élargie.

Une coopération étendue au spatial et au cyber — les deux domaines où l’Allemagne vient de lancer un projet concurrent solitaire.

Un Nuclear Steering Board franco-britannique pour la coordination de la dissuasion.

L’Ukraine : la troisième lame

Le 6 janvier 2026, la France et le Royaume-Uni signent une déclaration d’intention pour le déploiement de troupes en Ukraine dans le cadre d’un éventuel accord de paix. La « coalition de volontaires » prend forme.

L’Ukraine apporte ce que ni Paris ni Londres ne possèdent : trois ans de guerre conventionnelle de haute intensité contre une puissance nucléaire. Un million d’hommes aguerris. Une expertise du combat drone, de la guerre électronique et de l’adaptation tactique sous le feu que personne en Europe ne peut égaler. L’Ukraine est, en février 2026, la première armée terrestre opérationnelle d’Europe.

L’axe Paris-Londres-Kyiv est un triangle stratégique cohérent :

Dissuasion nucléaire

France : ✓ autonome

Royaume-Uni : ✓ coordonnable

Ukraine : —

Industrie de défense souveraine

France : ✓ complète

Royaume-Uni : ✓ majeure

Ukraine : ✓ émergente (drones)

Expérience de combat récente

France : ✓ OPEX multiples

Royaume-Uni : ✓ Irak, Afghanistan

Ukraine : ✓✓✓ guerre totale, 3 ans

Projection de puissance navale

France : ✓ porte-avions

Royaume-Uni : ✓ porte-avions

Ukraine : —

Capacité spatiale

France : ✓ Ariane, satellites

Royaume-Uni : ✓ renseignement

Ukraine : en développement

Siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU

France : ✓

Royaume-Uni : ✓

Ukraine : —

Que met l’Allemagne en face ? Un carnet de chèques, des chars en panne et un rêve de SACEUR.

VII. L’urgence : 3 ans, pas 30

L’horloge ne tourne pas au rythme des plans quinquennaux allemands. Elle tourne au rythme de Moscou.

Un cessez-le-feu en Ukraine — quel qu’en soit le contenu — donnera à la Russie le temps de se régénérer. Reconstitution des stocks, recrutement, leçons tirées de trois ans d’erreurs. Les analystes militaires s’accordent sur une fenêtre : la Russie pourrait être en mesure de tester à nouveau les défenses européennes entre 2028 et 2030.

Trois ans. Pas trente.

Dans trois ans, la France aura le nouveau porte-avions en construction, les Barracuda opérationnels, les Rafale F4 en service, le missile hypersonique en développement, l’axe Lancaster House 2.0 fonctionnel.

Dans trois ans, l’Allemagne aura reçu ses premiers F-35, aura peut-être commencé à entraîner ses pilotes aux États-Unis, n’aura toujours pas ses Puma fiabilisés, et discutera encore du partage industriel du SCAF.

L’Allemagne planifie une armée pour 2031. L’Europe aura besoin d’une défense pour 2028.

C’est le décalage fondamental que personne n’ose formuler : l’Allemagne se réarme pour la prochaine décennie, mais la menace est dans cette décennie.

VIII. Ce que veut vraiment Berlin

Revenons à la proposition du SACEUR. Elle n’est pas née à Berlin. Elle est née à Washington.

L’administration Trump veut se désengager d’Europe. Le retrait des troupes en Roumanie a déjà commencé — de 4 000 à 1 000 hommes. Le général Freuding, inspecteur de l’armée de terre allemande, a confié qu’il pouvait auparavant joindre le Pentagone « jour et nuit ». Aujourd’hui, il passe par l’ambassade allemande à Washington, « où quelqu’un essaie de trouver quelqu’un ».

Washington offre le SACEUR à Berlin comme on offre un os à un chien : pour qu’il s’occupe pendant qu’on quitte la pièce. Le commandement sans les troupes américaines, c’est un titre honorifique sur une coquille vide.

Mais Berlin y voit autre chose. Berlin y voit la légitimité. L’Allemagne qui n’a jamais eu de capacité militaire autonome, qui n’a jamais commandé personne depuis 1945, qui n’a aucune crédibilité opérationnelle — cette Allemagne se voit en commandant suprême de l’Europe.

Et pour mériter ce titre, elle a besoin d’affaiblir la France — la seule puissance militaire européenne qui fait de l’ombre à cette ambition. D’où le sabotage du SCAF. D’où le concurrent à IRIS². D’où les leçons de gestion budgétaire (« la France devrait arrêter de subventionner le social et investir dans la défense, comme nous ») données par un pays qui a parasité le parapluie américain pendant 75 ans au lieu de se défendre lui-même.

L’Allemagne ne veut pas une Europe de la défense. Elle veut le commandement d’une Europe de la défense que d’autres auront construite.

Conclusion : deux Europe

Deux architectures de défense sont en train d’émerger. Le choix est binaire.

L’axe souverain : France, Royaume-Uni, Ukraine, Pologne, Italie, Grèce, Finlande, Suède, pays baltes. Des pays qui ont des menaces concrètes, des armées opérationnelles, une capacité de décision rapide. Structuré autour de Lancaster House 2.0, de la dissuasion nucléaire coordonnée, et d’une industrie de défense européenne autonome.

L’axe atlantiste résiduel : Allemagne, Pays-Bas, Belgique, Danemark. Acheteurs de matériel américain, membres d’une OTAN dont le protecteur s’en va, dépendants de structures dont ils n’ont jamais contrôlé la clé. L’Allemagne au SACEUR d’une alliance vidée de sa substance.

L’Europe n’a pas le luxe du consensus. Elle a le devoir de la lucidité.

L’Allemagne est un allié économique, un partenaire commercial, un voisin. Mais elle n’est pas, n’a jamais été, et ne sera pas dans les trois prochaines années, une puissance militaire. Confier le commandement de la défense européenne à un pays qui n’a pas tiré un coup de feu en 80 ans, c’est mettre le stagiaire aux commandes de la centrale nucléaire parce qu’il a le plus gros budget formation.

La France, elle, a les armes, les hommes, l’expérience et les alliés.

Il serait temps de le dire.

Sources

Bundeswehr Wikipedia — État des forces, effectifs, budget 2026, programmes (mise à jour février 2026)

Defense Express — « Bundeswehr Tank Park Has Serious Problems » — taux de disponibilité PzH 2000, stocks munitions

IFRI / Tenenbaum & Peria-Peigné — « Zeitenwende: The Bundeswehr’s Paradigm Shift » (septembre 2023)

Institute of New Europe — « Zeitenwende: A Huge Leap Forward or Missed Hopes? » (juin 2024)

War on the Rocks — « How the Bundeswehr Should Spend Its Money » (mars 2022)

Defense Security Monitor — « Germany’s Military Readiness Woes Continue » (2019, toujours pertinent)

UK Parliament — Lancaster House 2.0 Declaration (juillet 2025), Written Statement HLWS812

GOV.UK — « Lancaster House 2.0: Declaration on Modernising UK-French Defence and Security Cooperation » (10 juillet 2025)

House of Commons Library — « UK relations with France » (janvier 2026) — Déclaration de Northwood, coalition Ukraine

Wikipedia — Lancaster House Treaties — mise à jour Lancaster House 2.0 et Combined Joint Force

Vie-publique.fr — « Les opérations militaires extérieures de la France (OPEX) »

Chemins de mémoire — « 1963-2011 : 50 ans d’opérations extérieures »

IFRAP — « Bilan de 50 ans des OPEX de la France »

Cour des comptes — « Les opérations extérieures de la France » (25 OPEX sur 9 théâtres, 2012-2015)

Euronews — Interview Michael Traut, SACEUR allemand potentiel (décembre 2025)

Forum Militaire — « L’Allemagne déclare la guerre de l’espace à la France » — LEO-MilSat / Rheinmetall+OHB (février 2026)

L’Express / Célia Cuordifède — « L’Allemagne veut se doter de son propre système de détection de missiles par satellite » (janvier 2026)

Billet de France — « OneWeb militaire allemand / IRIS² » (février 2026)

Spiegel — Exercice 10e division blindée, 18 Puma en panne (2023)

Financial Times — Annonce 35 milliards système spatial, conférence spatiale européenne Bruxelles (janvier 2026)

Boris Foucaud est docteur en Lettres et Anthropologie de l’Imaginaire (Université d’Angers, 2002). Consultant en transformation numérique et analyse géostratégique, il a travaillé pendant 26 ans avec des institutions françaises (Sénat, École nationale des Ponts et Chaussées, universités). Il est le créateur du système PREAVIS d’analyse prospective de la violence scolaire, voté à l’Assemblée nationale.

Addendum du 19 février 2026 — La semaine qui confirme tout

Deux informations publiées les 17 et 18 février 2026 viennent illustrer, avec une ponctualité cruelle, les deux thèses centrales de cet article.

« We simply don’t have any left »

Le 17 février, le ministre allemand des Affaires étrangères Johann Wadephul a déclaré sur Deutschlandfunk que l’Allemagne n’avait plus un seul missile de défense aérienne en stock à livrer à l’Ukraine. Plus de Patriot. Plus rien. « We simply don’t have any left. »

Le pays qui annonce 500 milliards d’euros de réarmement, qui brigue le poste de SACEUR, qui prétend commander la défense européenne, n’a littéralement plus de quoi défendre un aérodrome. Les missiles neufs qui sortent des usines ne reconstituent même pas les stocks de la Bundeswehr : ils partent directement en Ukraine via un mécanisme de financement européen. L’Allemagne ne se réarme pas — elle sert de tuyau logistique entre les chaînes de production et Kiev, aux frais des contribuables européens.

Et Wadephul, dans le même souffle, « appelle les autres États européens à intensifier leurs contributions ». L’Allemagne est à sec et passe la quête. Le plus gros budget défense d’Europe continentale mendie des intercepteurs aux voisins.

C’est l’armée Potemkine décrite au chapitre II, en temps réel.

KNDS : la minorité de blocage

Le même jour, Reuters révélait que Berlin négocie l’acquisition de 25,1 % du capital de KNDS — le constructeur franco-allemand de chars et du canon CAESAR — à quelques mois de son introduction en Bourse, prévue en juin-juillet 2026 pour une valorisation de 20 milliards d’euros.

25,1 %, ce n’est pas un investissement. C’est la minorité de blocage en droit allemand. Le seuil exact qui permet de bloquer toute décision structurelle : fusion, cession d’actifs, changement de statuts, dissolution. Pendant que la famille propriétaire de Krauss-Maffei Wegmann vend ses parts, Berlin se positionne non pas en partenaire industriel, mais en verrou stratégique.

La France détient aujourd’hui 50 % de KNDS via Nexter. Avec 25,1 % pour Berlin et le reste en flottant boursier, la majorité française subsiste en apparence. Mais l’Allemagne obtient un droit de veto sur tout mouvement stratégique — exactement comme elle bloque le SCAF quand Dassault refuse de partager ses codes sources, comme elle bloque le MGCS quand KNDS-France propose une architecture qui ne convient pas à Rheinmetall, comme elle a saboté Mercosur pendant vingt ans pour protéger son industrie automobile.

C’est le chapitre V — « partenaire le jour, compétiteur la nuit » — en train de s’écrire sous nos yeux.

La réponse française

La France a les outils juridiques pour répondre. En tant qu’actionnaire à 50 %, l’État français dispose probablement d’un droit de préemption sur les parts cédées par la famille allemande. Il peut structurer l’IPO pour disperser le flottant et empêcher la constitution d’un bloc de contrôle. Il peut imposer une action spécifique (golden share) — droit de veto étatique sur toute prise de participation stratégique par un État étranger — comme Londres le fait avec BAE Systems et comme Berlin lui-même le fait avec TKMS.

La question n’est pas le droit. La question est la volonté. Et la volonté suppose de regarder en face une réalité que trente ans de liturgie franco-allemande ont rendue indicible : l’Allemagne n’est pas un allié de défense. C’est un concurrent industriel qui utilise le cadre de la coopération pour neutraliser l’avance française, racheter ce qu’elle ne sait pas construire, et bloquer ce qu’elle ne peut pas contrôler.

Les deux informations du 17 février racontent la même histoire. Un pays qui n’a plus de missiles veut commander la défense européenne. Un pays qui n’a pas conçu un avion de combat depuis 1944 veut une minorité de blocage dans le premier groupe d’armement terrestre du continent. Ce n’est pas de la coopération. C’est de la prédation.

Il serait temps de le dire — et d’agir en conséquence.

Sources addendum :

Armees.com — « Défense aérienne : l’Allemagne ne peut plus aider Kiev » (18 février 2026)

BFM Business / Reuters — « Berlin envisage de prendre une participation de plus de 25 % dans KNDS » (17 février 2026)

Le Monde / AFP — « SCAF : Friedrich Merz estime que l’Allemagne n’a pas besoin du même avion de combat que la France » (18 février 2026)

#Allemagne #armée #OTAN #Merz #bluff