Genesis ou le Verbe fait brevet : analyse anthropologique de l'imaginaire

Anthropologie26 novembre 2025 · 1109 mots

Genesis ou le Verbe fait brevet

Analyse anthropologique de l'imaginaire

« Au commencement était le Verbe » Jean 1:1

Ils l’ont appelé Genesis. Pas « Innovation Platform ». Pas « Science Accelerator ». Genesis. La Genèse. Le commencement. L’acte créateur primordial. Et personne ne relève.

Le nom sur la porte

Quand on nomme un projet, on révèle ce qu’on fantasme. Les spin doctors le savent, les publicitaires le savent, les politiques le savent. Un nom n’est jamais innocent. Il porte l’imaginaire de ceux qui l’ont choisi.

Genesis. Les architectes de ce programme - Musk, Thiel, Ellison, Sacks, et leurs relais au Département de l’Énergie - baignent dans une culture protestante saturée de références bibliques. La cité sur la colline, la destinée manifeste, l’exceptionnalisme américain comme élection divine. Ils savent ce que Genesis signifie.

Et ils l’ont choisi quand même.

Parce qu’au fond, c’est exactement ce qu’ils veulent : rejouer l’acte créateur. Être au commencement d’un nouvel ordre. Prononcer la parole qui fait advenir les choses.

Le Verbe performatif

« Dieu dit : Que la lumière soit. Et la lumière fut. » Genèse 1:3

La Parole divine est performative. Elle ne décrit pas le monde - elle le crée. Dieu dit, et les choses sont. C’est le Logos, le Verbe qui ordonne le chaos.

C’est exactement ce que les « foundation models scientifiques » de Genesis sont censés accomplir. On pose une question - « repliement protéique », « fusion plasma », « nouveau matériau » - et l’IA génère la réponse. On énonce le problème, la solution advient. Du prompt au produit. Du verbe à la chose.

Sauf que la Parole divine est gratuite. Elle donne sans retour. Elle crée sans facturer. La Genèse n’a pas de business model.

Ce que veulent les architectes de Genesis, c’est le Logos breveté. La Création sous licence. Le Verbe fait propriété intellectuelle. C’est une profanation au sens strict : faire entrer le sacré dans le profane marchand.

L’ombre de Babel

Mais Genesis, ce n’est pas seulement le premier chapitre. C’est tout le livre. Et dans ce livre, il y a Babel.

« Allons, bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet atteigne les cieux, et faisons-nous un nom. » Genèse 11:4

La tour de Babel, c’est quoi ? Une infrastructure technique unifiée - « une seule langue, les mêmes mots » - pour atteindre le ciel. Un projet qui mobilise toutes les ressources humaines vers un objectif de puissance verticale.

Genesis, c’est quoi ? Une plateforme unifiée, des datasets centralisés, 17 laboratoires nationaux intégrés, les supercalculateurs les plus puissants du monde pour « atteindre la domination globale en intelligence artificielle ». Ce sont leurs mots, pas les miens.

Et la punition de Babel ? La dispersion et la confusion des langues. L’impossibilité soudaine de se comprendre. La fragmentation de ce qui se voulait unifié.

Regardez ce qui se passe déjà : découplage technologique USA-Chine, sphères numériques incompatibles, standards divergents, guerre des semi-conducteurs. Ils construisent leur propre châtiment. Babel s’effondre pendant qu’on la bâtit.

Le gnosticisme inversé

Il y a plus intéressant encore.

Dans la tradition gnostique, la connaissance (gnosis) est libératrice. Elle permet à l’âme d’échapper à la prison du monde matériel créé par le démiurge, ce dieu inférieur, orgueilleux, qui se prend pour le vrai Dieu. Connaître, c’est se libérer.

Genesis propose l’exact inverse. La connaissance n’y est plus libératrice, elle est asservissante. Chaque découverte, chaque brevet, chaque « innovation issue d’expériences dirigées par l’IA » devient un nouveau lien de dépendance. Le savoir ne sauve pas l’âme : il enchaîne le client.

C’est une contre-démiurgie. Au lieu d’un dieu qui crée un monde-prison par ignorance, voici des hommes qui créent un monde-prison par la connaissance même. Le gnosticisme retourné comme un gant.

Et les démiurges, ici, ont des noms : ils siègent dans les conseils d’administration de Palantir, Tesla, Oracle, SpaceX. Ils conseillent le président. Ils écrivent les décrets.

L’hubris qui s’ignore

Le plus étonnant, dans cette affaire, c’est l’aveuglement.

Ces hommes connaissent leurs classiques. Ils ont fréquenté Stanford, Harvard, les meilleures universités. Ils ont lu - ou du moins entendu parler- des mythes fondateurs de l’Occident. Ils savent, quelque part, que l’hubris appelle la némésis. Que toute démesure est punie. Que le fruit de l’arbre de la connaissance n’a jamais été gratuit.

Et pourtant, ils foncent. Ils nomment leur projet Genesis sans voir qu’ils se désignent eux-mêmes comme des apprentis-dieux. Ils bâtissent Babel en croyant construire la Jérusalem céleste.

C’est la définition même du tragique : le héros qui accomplit la prophétie en tentant de l’éviter. Œdipe qui fuit Corinthe et court vers Thèbes. Macbeth qui précipite ce qu’il redoute. Les architectes de Genesis qui écrivent leur chute dans le nom même de leur projet.

Ce que le mythe sait

Jung disait que les mythes ne meurent pas : ils changent de forme. Ils continuent d’agir à travers nous, que nous le sachions ou non. Plus nous les ignorons, plus ils nous possèdent.

Les architectes de Genesis croient faire de la politique industrielle, de la géostratégie technologique, de l’optimisation de la R&D. Ils ne voient pas qu’ils rejouent un drame vieux comme l’écriture. Le serpent qui promet : « Vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. » L’homme qui tend la main vers le fruit. La chute qui suit.

Le mythe, lui, sait comment ça finit.

Pas dans le feu et le soufre, ce serait trop spectaculaire. Non. Dans quelque chose de plus insidieux : l’empire qui sait tout traiter mais ne sait plus rien penser. La tour immense et vide. La connaissance totale qui ne connaît plus rien.

Babel ne s’est pas écroulée. Elle s’est simplement vidée de sens.

Post-scriptum pour les 23 futurs lecteurs de ce texte 😁

On me dira : « C’est juste un nom. Vous surinterprétez. » Oui peut-être. Mais l’anthropologie de l’imaginaire nous enseigne que les noms ne sont jamais « juste » des noms. Ils portent des schèmes, des structures, des destins. Ceux qui nomment révèlent ce qu’ils désirent et ce qu’ils craignent.

Genesis porte en lui toute l’ambivalence du récit biblique : la création et la chute, l’ordre et le chaos, la promesse et la malédiction. Ses architectes n’ont retenu que la première moitié. Le mythe, patient, attend toujours son heure pour livrer la seconde car il est indivisible, même dans l’imaginaire des gens.

Ceci n’est pas une prophétie. C’est seulement une lecture. Une lecture que personne ne fait parce que peu de gens lisent encore ainsi. Jung est mort, Eliade est oublié, Durand est enterré. L’anthropologie de l’imaginaire a été remplacée par le data analytics.

Mais le mythe, lui, continue d’agir dans les imaginaires.

Toujours.

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