Genesis Mission : quand l'Amérique réinvente le Gosplan

Géopolitique26 novembre 2025 · 1207 mots

Le 24 novembre 2025, Donald Trump a signé un décret lançant la « Genesis Mission », présentée comme la plus grande mobilisation de ressources scientifiques fédérales depuis le programme Apollo. Derrière la rhétorique de l’innovation, se dessine une architecture de contrôle qui ferait pâlir d’envie les planificateurs soviétiques - à ceci près que les oligarques de la Silicon Valley y tiennent le rôle du Politburo.

Les faits, d’abord

Genesis charge le Département de l’Énergie d’unifier les 17 laboratoires nationaux américains, leurs supercalculateurs et les datasets fédéraux massifs - climat, santé, énergie, astrophysique - en une plateforme IA intégrée. L’objectif affiché : doubler la productivité de la R&D américaine en dix ans et produire des « foundation models scientifiques » capables d’automatiser la recherche, du repliement protéique à la fusion nucléaire.

AWS accompagne le mouvement avec 50 milliards de dollars d’investissement. Nvidia, Dell, AMD fourniront l’infrastructure. Le décret prévoit explicitement des politiques de « propriété, licences, protection des secrets commerciaux et commercialisation de la propriété intellectuelle » pour les innovations issues d’expériences dirigées par l’IA.

Traduction : une machine à brevets industrielle, alimentée par des données publiques, opérée par des intérêts privés, visant à verrouiller les domaines scientifiques fondamentaux avant que quiconque n’y arrive.

Le communisme inversé

L’ironie est savoureuse. Genesis présente toutes les caractéristiques d’une économie planifiée : un plan décennal avec objectifs chiffrés, identification de 20+ « défis nationaux prioritaires », mobilisation « whole-of-government », subordination de la recherche civile aux impératifs de sécurité nationale. C’est littéralement un plan quinquennal... fois deux.

La différence avec le modèle soviétique ? Au lieu que l’État possède les moyens de production, ce sont les oligarques tech - Musk, Thiel, Ellison, Sacks - qui colonisent l’État. La fusion public-privé n’est pas un partenariat : c’est une prise de contrôle. Les coûts sont socialisés (recherche fédérale, infrastructure publique, données citoyennes), les bénéfices privatisés (brevets, licences, rentes).

« America is in a race to achieve global dominance in artificial intelligence. »

Cette phrase ouvre l’AI Action Plan américain. Le mot « dominance » n’est pas anodin. Washington reprochait exactement cette approche à Pékin avec « Made in China 2025 ». Mais quand c’est l’Amérique, ça s’appelle « innovation ».

L’erreur Echelon, à l’échelle industrielle

Souvenons-nous d’Echelon. Le summum du renseignement technique : écouter tout, partout, tout le temps. Des pétaoctets de communications mondiales captées, stockées, traitées. Résultat ? Noyés sous le bruit, incapables de distinguer le signal. Le 11 septembre est passé malgré - ou à cause de - cette exhaustivité. La NSA avait les données, pas la compréhension.

Pendant ce temps, la DGSE avec ses moyens « rustiques » produisait du renseignement actionnable. Pourquoi ? Parce qu’elle partait d’une question avant de collecter, pas l’inverse. Une écoute sélective et ciblée. Une écoute intelligente.

Genesis reproduit exactement cette erreur épistémologique. Le postulat implicite : si on agrège tous les datasets fédéraux + toute la puissance de calcul + tous les foundation models, alors les découvertes « émergeront » de la masse. C’est de l’inductivisme naïf à l’échelle industrielle.

Les dogmes aveuglants

Premier dogme : l’émergence par la masse. « Assez de données et de compute, et l’intelligence surgira. » C’est la même illusion que le connexionnisme des années 80 recyclée avec plus de GPU. Ça marche pour certains problèmes - reconnaissance de patterns, optimisation dans un espace défini. Pas pour la découverte fondamentale.

Deuxième dogme : la confusion corrélation/causalité. L’IA trouve des corrélations dans les données existantes. Elle ne génère pas de nouvelles théories. Einstein n’a pas découvert la relativité en traitant plus de données newtoniennes.

Troisième dogme : la vitesse remplace la profondeur. « Réduire les délais de découverte de années à jours. » Certaines découvertes nécessitent une maturation conceptuelle que la compression temporelle ne peut pas accélérer. Feynman passait des mois à « ne rien faire » avant ses percées.

Quatrième dogme : le biais survivant de la Silicon Valley. Les architectes de Genesis ont réussi dans le software et les plateformes. Ils projettent ce modèle sur la physique, la biologie, la chimie. Or la matière résiste autrement que le code.

L’IA est un amplificateur d’intelligence, pas un oracle. Elle accélère ce que les humains savent déjà chercher. Elle optimise dans un espace de solutions pré-défini. Elle ne pose pas les bonnes questions - elle répond plus vite aux questions qu’on lui pose.

Le paradoxe du Léviathan rentier

Un brevet sans marché solvable est un titre de propriété sur du vent. Si Genesis produit 10 000 brevets en fusion nucléaire, repliement protéique et matériaux avancés, il faut des clients pour payer les licences.

Or : l’Europe est poussée vers l’atomisation économique. La Chine, découplée, développe ses alternatives - Huawei survit, DeepSeek émerge. Le Global South est courtisé par Pékin avec des offres sans conditionnalités IP. Le marché intérieur américain ? 330 millions de personnes dont une classe moyenne en érosion.

L’Empire britannique a fait exactement cette erreur : détruire les capacités industrielles de ses colonies pour imposer ses manufactures... puis découvrir que des populations appauvries n’achètent plus rien. L’extraction tue la poule aux œufs d’or.

Le modèle Genesis suppose implicitement que la supériorité technologique est permanente (elle ne l’est jamais), que les alternatives ne peuvent pas émerger (la Chine prouve le contraire), que les vassaux restent solvables (l’Europe se désindustrialise), et que le marché intérieur peut absorber les coûts de R&D (impossible à cette échelle).

C’est un château de cartes - si on raisonne en termes de marché. Mais peut-être que le marché n’est plus l’objectif. Peut-être que l’objectif est le contrôle, et tant pis si c’est moins rentable. Un empire appauvri mais dominant reste un empire.

Et l’Europe ?

Pendant que Washington lance un équivalent Apollo pour l’IA, l’Europe commente. Elle régule pendant que les autres construisent. Elle n’a ni les datasets centralisés, ni la puissance de calcul, ni surtout la volonté politique d’intégrer ses ressources.

Pourtant, l’Europe a des atouts. La France possède une expérience de l’atome depuis 1945. Le CEA a développé une filière nucléaire complète avec une fraction des ressources américaines, parce qu’il disposait d’une tradition de physique théorique, d’une approche intégrée théorie/ingénierie, et d’institutions pensant sur le temps long. Ce n’est pas la masse qui a produit le parc nucléaire français. C’est l’intelligence organisationnelle.

L’alternative existe. Elle ne passe pas par la course à la puissance brute - que nous perdrions - mais par une approche différente : ciblée, intégrée, souveraine. Une IA qui pose les bonnes questions plutôt qu’une IA qui répond plus vite aux mauvaises.

Encore faudrait-il que l’Europe accepte de traiter l’IA comme une question de souveraineté, et non seulement d’éthique.

Le problème américain

Genesis pourrait être le plus grand gaspillage de ressources de l’histoire de la science. Des centaines de milliards pour produire des optimisations incrémentales présentées comme des révolutions.

Pendant ce temps, quelque part, un chercheur isolé avec une intuition juste et un tableau noir fera peut-être la vraie percée. Comme toujours.

Le problème américain, c’est qu’ils ont oublié comment penser. Ils savent seulement comment traiter.

Et personne, dans cette bulle épistémique auto-référentielle où les oligarques se citent entre eux et se valident entre eux, ne demande : « Et si l’IA ne pouvait pas faire ce qu’on lui demande ? »

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