Entre Lumières et ténèbres

Politique2 juin 2025 · 2304 mots

En bref : Quand défendre Voltaire devient "polémique" et que critiquer l'Ancien Régime passe pour du "wokisme", nous assistons à une offensive méthodique contre l'héritage des Lumières. Cette régression intellectuelle, impensable il y a dix ans, révèle un projet politique : détruire les fondements critiques de la démocratie en délégitimant les penseurs qui l'ont rendue possible. Face à cette montée des ténèbres, l'engagement n'est plus un choix mais une nécessité existentielle.

Introduction : Quand Voltaire devient sulfureux

« Faire l'amalgame entre l'Ancien Régime en 1789 et les bûchers, c'est du grand art ! »

Cette réaction indignée à un post défendant Voltaire révèle l'ampleur de la régression intellectuelle contemporaine. Nous en sommes arrivés au point où rappeler que l'Ancien Régime pratiquait la torture judiciaire et brûlait les hérétiques devient « polémique ». Où évoquer l'obscurantisme historique suscite des accusations d'anachronisme.

Il y a dix ans encore, un tel révisionnisme aurait été immédiatement disqualifié. Aujourd'hui, il s'exprime librement, trouve son public, revendique sa légitimité. Cette mutation de la fenêtre d'Overton ne relève pas de l'accident culturel mais d'une stratégie délibérée : saper les fondements intellectuels de la démocratie moderne en délégitimant les penseurs qui l'ont rendue possible.

Face à cette offensive contre les Lumières, l'engagement devient moins un choix qu'une nécessité de survie civilisationnelle.

I. Anatomie d'une offensive : les nouvelles techniques du révisionnisme

La relativisation historique

Le premier axe de cette offensive consiste à relativiser systématiquement les oppressions passées pour mieux légitimer leur retour. Ainsi, l'Ancien Régime devient-il un système « certes imparfait » mais « pas si terrible », la torture judiciaire une « pratique de l'époque », l'Inquisition une « institution complexe mal comprise ».

Cette technique ne vise pas à réhabiliter explicitement la tyrannie — ce qui serait trop voyant — mais à émousser notre capacité d'indignation face à elle. En présentant l'obscurantisme comme « normal pour l'époque », on prépare sa normalisation pour la nôtre.

L'objectif est simple : si l'Ancien Régime n'était « pas si mal », alors les Lumières étaient inutiles. Et si les Lumières étaient inutiles, leurs principes — raison critique, séparation des pouvoirs, droits universels — deviennent discutables.

L'attaque ad hominem sophistiquée

Deuxième technique : discréditer les penseurs des Lumières par leurs défauts personnels pour invalider leurs idées. Voltaire devient un « opportuniste assoiffé de vengeance », Diderot un « libertin sans morale », Rousseau un « misanthrope abandonnant ses enfants ».

Cette stratégie exploite notre difficulté contemporaine à distinguer l'homme de l'œuvre, l'individu de l'impact historique. Elle transforme chaque biographie en procès moral, chaque contradiction personnelle en invalidation intellectuelle.

Peu importe que Voltaire ait financé de sa poche les procès de Jean Calas et de la famille Sirven. Peu importe qu'il ait consacré sa fortune et sa réputation à défendre les opprimés. Ses investissements chez des monarques étrangers suffisent à le disqualifier moralement — et avec lui, toute sa philosophie.

Cette technique révèle son efficacité perverse : elle permet de rejeter en bloc l'héritage des Lumières sans avoir à réfuter une seule de leurs idées.

Le détournement lexical

Troisième axe : s'approprier le vocabulaire de l'émancipation pour le retourner contre elle. Ainsi, défendre la raison critique devient-il « dogmatisme », promouvoir l'égalité « totalitarisme », critiquer l'obscurantisme « intolérance ».

Cette inversion sémantique atteint son paroxysme avec l'accusation de « wokisme » brandie contre toute défense des principes démocratiques. Rappeler que les Lumières ont aboli la torture ? « Wokisme historique ». Souligner que Voltaire défendait les minorités persécutées ? « Agenda idéologique ».

Cette technique transforme les défenseurs des Lumières en agresseurs, les héritiers de l'émancipation en nouveaux inquisiteurs. Elle permet de se présenter en victime tout en attaquant les fondements de la liberté.

L'alliance des extrêmes

Cette offensive révèle une convergence troublante entre extrêmes apparemment opposés. D'un côté, les nostalgiques explicites de l'Ancien Régime qui assument leur rejet de la modernité démocratique. De l'autre, certains segments de la gauche « décoloniale » qui dénoncent les Lumières comme « coloniales » et « occidentales ».

Cette alliance objective produit un effet de tenaille : les Lumières deviennent simultanément « trop progressistes » pour les uns et « pas assez » pour les autres. Entre ces deux feux, l'héritage démocratique se retrouve orphelin de défenseurs.

II. Les enjeux civilisationnels : quand l'obscurantisme redevient audible

Le retour du relativisme cognitif

Cette offensive contre les Lumières s'accompagne d'un phénomène plus profond : la résurgence du relativisme cognitif. L'idée que toutes les opinions se valent, que la raison n'est qu'un « point de vue parmi d'autres », que la science n'est qu'une « croyance occidentale ».

Ce relativisme ne constitue pas un accident intellectuel mais une arme politique. En sapant la légitimité de la raison critique, il rend impossible toute réfutation argumentée de l'irrationnel. Comment débattre avec qui nie la valeur même du débat rationnel ?

Cette mutation épistémologique explique pourquoi les fake news prospèrent, pourquoi les théories du complot prolifèrent, pourquoi l'expertise devient suspecte. Dans un monde où « chacun a sa vérité », la vérité disparaît.

La résurgence des pensées magiques

Parallèlement à cette crise de la raison, nous assistons au retour des pensées magiques sous des formes modernisées. L'astrologie redevient crédible, les thérapies « énergétiques » concurrencent la médecine, les explications conspirationnistes remplacent l'analyse politique.

Cette résurgence ne relève pas de la simple mode culturelle mais d'une regression civilisationnelle profonde. Elle témoigne de l'affaiblissement de ces « garde-fous » intellectuels que constituaient l'esprit critique et la méthode scientifique.

Quand une société perd confiance en sa capacité à distinguer le vrai du faux, elle devient vulnérable à toutes les manipulations. L'obscurantisme contemporain exploite méthodiquement cette vulnérabilité.

L'érosion du contrat démocratique

Cette crise épistémologique mine les fondements mêmes de la démocratie. Car le régime démocratique repose sur un présupposé : la possibilité d'un débat rationnel entre citoyens éclairés. Si ce présupposé s'effondre, la démocratie devient impraticable.

Comment organiser des élections quand les électeurs ne croient plus aux faits ? Comment débattre de politiques publiques quand l'expertise est systématiquement disqualifiée ? Comment maintenir un espace public commun quand chaque groupe vit dans sa bulle informationnelle ?

Cette érosion du contrat démocratique explique la montée des populismes autoritaires à travers le monde. Face à l'impossibilité du débat rationnel, l'appel aux émotions primitives devient la seule politique possible.

La leçon de 1933

Cette régression nous renvoie aux heures les plus sombres de l'histoire européenne. En 1933 aussi, les élites cultivées pensaient que « la connerie finirait par s'auto-détruire », que l'obscurantisme ne pourrait durablement l'emporter sur la raison.

Cette confiance dans l'autorégulation de l'intelligence collective s'est révélée tragiquement naïve. Sans résistance active, organisée, déterminée, l'irrationalisme a prospéré jusqu'à détruire la civilisation qui l'avait vu naître.

La leçon est claire : l'obscurantisme ne recule jamais spontanément. Il faut le combattre, le dénoncer, le délégitimer sans relâche. Cette vigilance n'est pas paranoia mais lucidité historique.

III. L'engagement nécessaire : défendre l'héritage des Lumières

Assumer l'héritage sans naïveté

Défendre les Lumières ne signifie pas les idéaliser ni nier leurs limites historiques. Voltaire était effectivement un bourgeois de son époque, avec les préjugés de sa classe. Diderot pouvait se montrer incohérent, Rousseau contradictoire.

Mais ces faiblesses individuelles n'invalident pas l'immensité de leur contribution collective : l'affirmation de la raison contre le dogme, de la tolérance contre le fanatisme, de l'égalité contre l'arbitraire. Des principes qui ont rendu possible l'abolition de l'esclavage, l'émancipation des femmes, les droits sociaux.

Cette défense lucide implique de distinguer l'essentiel de l'accessoire, l'universel du circonstanciel. Ce qui demeure vivant dans l'héritage des Lumières, c'est moins tel ou tel détail de leurs œuvres que l'exigence de penser par soi-même.

Déconstruire les techniques révisionnistes

Face à l'offensive obscurantiste, la première nécessité consiste à déconstruire méthodiquement ses techniques. Montrer comment fonctionne la relativisation historique, comment opère l'attaque ad hominem sophistiquée, comment procède l'inversion sémantique.

Cette déconstruction permet d'immuniser l'opinion contre ces manipulations en révélant leurs mécanismes. Elle transforme les citoyens en lecteurs critiques, capables de reconnaître et de déjouer les stratégies de désinformation.

Cette pédagogie de la résistance intellectuelle constitue peut-être l'urgence démocratique majeure de notre époque. Car une société incapable de décrypter les techniques de manipulation de l'information est une société condamnée à l'autoritarisme.

Réinvestir l'espace public

L'engagement pour les Lumières ne peut se contenter de la défensive. Il doit reconquérir l'offensive, réinvestir l'espace public, proposer une vision positive de l'émancipation humaine.

Cette reconquête passe par la réhabilitation du débat rationnel, la promotion de l'esprit critique, la défense de l'expertise scientifique. Elle implique de redonner ses lettres de noblesse à la complexité contre la simplification démagogique.

Concrètement, cela signifie : soutenir l'école publique laïque, défendre la recherche scientifique indépendante, promouvoir l'éducation aux médias, résister aux fake news. Autant de combats qui paraissent techniques mais qui conditionnent la survie démocratique.

L'alliance des consciences éclairées

Cette reconquête ne peut être individuelle. Elle exige une alliance de toutes les consciences attachées à l'émancipation humaine, par-delà les clivages politiques traditionnels.

Car face à l'offensive obscurantiste, les différences entre républicains de droite et sociaux-démocrates de gauche deviennent secondaires. L'enjeu n'est plus de savoir si l'État doit être plus ou moins présent dans l'économie, mais s'il doit rester fondé sur la raison ou céder aux passions irrationnelles.

Cette alliance doit transcender les frontières nationales. Car l'obscurantisme contemporain est global, organisé, financé. Sa résistance doit être également transnationale, coordonnée, déterminée.

La transmission comme acte de résistance

Dans ce contexte, la transmission devient un acte de résistance politique. Enseigner Voltaire, expliquer Diderot, faire lire Condorcet : autant de gestes qui préservent l'héritage menacé.

Cette transmission ne peut se contenter de l'école. Elle doit investir tous les espaces : famille, médias, associations, entreprises. Chaque citoyen éclairé devient potentiellement un passeur de Lumières.

Cette responsabilité individuelle n'exonère pas les institutions de leur devoir. Mais elle rappelle que la démocratie ne se délègue pas : elle se vit, se pratique, se défend au quotidien.

IV. L'horizon de l'émancipation : pourquoi les Lumières restent notre avenir

L'inachèvement du projet démocratique

Défendre les Lumières ne signifie pas s'enfermer dans le passé mais prolonger un projet inachevé. Car les idéaux de 1789 — liberté, égalité, fraternité — demeurent largement inappliqués trois siècles plus tard.

Les inégalités sociales persistent, les discriminations prolifèrent, les autoritarismes resurguent. Ces échecs ne disqualifient pas l'idéal démocratique mais soulignent la nécessité de le radicaliser, de l'approfondir, de l'universaliser.

Cette perspective dynamique distingue la défense progressiste des Lumières de leur instrumentalisation conservatrice. Il ne s'agit pas de sanctuariser un héritage figé mais de le faire fructifier dans de nouvelles conditions.

Les défis contemporains des Lumières

Cette actualisation implique d'affronter les défis que les penseurs du XVIIIe siècle ne pouvaient anticiper : mondialisation, révolution numérique, crise écologique, manipulation algorithmique de l'opinion.

Ces défis exigent de nouveaux outils intellectuels, de nouvelles formes d'organisation, de nouvelles pratiques démocratiques. Mais ils ne remettent pas en cause les principes fondamentaux : primat de la raison, universalité des droits, égalité des citoyens.

Cette fidélité créatrice aux Lumières permet de les distinguer de leurs caricatures. Entre l'idolâtrie nostalgique et le rejet dogmatique, il existe une troisième voie : l'héritage critique et transformateur.

L'alternative à la barbarie

Car au-delà des débats théoriques, l'enjeu demeure existentiel. Face à la montée des autoritarismes, au retour des fanatismes, à la résurgence des persécutions, l'héritage des Lumières constitue notre principal rempart.

Cette fonction protectrice ne relève pas de l'idéalisation mais du constat historique. Partout où les principes démocratiques reculent, la barbarie progresse. Partout où l'obscurantisme triomphe, les libertés s'effacent.

Cette corrélation n'est pas accidentelle. Elle révèle une vérité anthropologique : seule la raison critique protège l'humanité de ses propres pulsions destructrices. Seule l'exigence d'universalité empêche le repli sur les identités meurtrières.

L'espoir raisonnable

Cette défense des Lumières n'implique aucun optimisme naïf. L'histoire ne garantit aucun progrès automatique, aucune victoire définitive de la raison sur l'irrationnel.

Mais elle autorise un espoir raisonnable : celui de voir l'humanité poursuivre sa longue marche vers l'émancipation. Non par nécessité historique mais par volonté collective, par engagement conscient, par résistance organisée.

Cet espoir se nourrit de l'exemple des générations passées qui ont su résister à l'obscurantisme de leur époque. Il se fonde sur l'inépuisable capacité humaine à préférer la vérité au mensonge, la justice à l'arbitraire, la liberté à la servitude.

L'engagement comme impératif catégorique

« Sapere aude ! » — « Ose savoir ! » Cette devise de Kant résume l'essence des Lumières et définit notre devoir contemporain. Face à l'offensive obscurantiste, l'engagement n'est plus une option mais un impératif catégorique.

Cet engagement ne demande pas l'héroïsme exceptionnel mais la lucidité ordinaire. La capacité à reconnaître les techniques de manipulation, à résister aux simplifications démagogiques, à défendre l'exigence de vérité.

Il implique de refuser la fausse alternative entre idéalisation et dénigrement des Lumières. Ni idolâtrie nostalgique ni iconoclastie nihiliste, mais appropriation critique d'un héritage vivant.

Car les Lumières ne constituent pas un monument historique à contempler mais un projet à poursuivre. Un horizon d'émancipation que chaque génération doit redécouvrir, réinventer, transmettre.

Face aux Alexandre Didi qui relativisent l'Ancien Régime et aux Pascal Dessuet qui crient au « wokisme », nous avons le choix : laisser l'obscurantisme prospérer ou raviver la flamme de la raison critique.

Ce choix engage notre responsabilité vis-à-vis des générations futures. Car si nous échouons à transmettre l'héritage des Lumières, nous les condamnons à réapprendre dans la douleur ce que l'humanité a mis des siècles à conquérir.

L'engagement devient ainsi un acte de solidarité intergénérationnelle. Une façon de dire aux obscurantistes de tous bords : vous ne passerez pas. Pas tant qu'il restera des consciences éclairées pour vous barrer la route.

Cette résistance ne garantit aucune victoire. Mais elle préserve l'essentiel : la possibilité même de l'émancipation humaine. Et c'est déjà immense.

Boris Foucaud — Newsletter Angles morts « Même imparfait, c'est mieux que le retour aux bûchers que vous prônez en douce, vous et votre clique d'aboyeurs avec les loups. »

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